
Un passage de Montaigne, Bon sens et méthode
Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.
Montaigne écrit, dans son chapitre « De la tristesse » (Essais, I, 2) :
« ... On veit dernièrement ... un prince des nostres, qui ayant ouy à Trente, où il estoit, nouvelles de la mort de son frère aisné, mais un frère en qui consistoit l'appuy et l'honneur de toute sa maison, et bientost aprez d'un puisné sa seconde esperance, et ayant sous-tenu ces deux charges d'une constance exemplaire ; comme, quelques jours aprez, un de ses gents veint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident, et, quittant sa resolution, s'abandonna au deuil et aux regrets, en maniere qu'aulcuns en prinrent argument qu'il n'avoit esté touché au vif que de cette derniere secousse; mais à la vérité ce feust que, estant d'ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre surchage brisa les barrieres de la patience. »
Au pittoresque près des circonstances, le fait raconté par Montaigne est de ceux sur lesquels le sens commun de chacun de nous s'exerce quotidiennement et à l'aide nous entourent. desquels il construit son opinion sur les personnes qui nous entourent.
Qui dit matière de sens commun n'exclut pas par là la divergence possible des jugements. C'est ainsi qu'à la manière de voir de ces «aulcuns» dont parle Montaigne, celui-ci en oppose une autre. Au sens commun des premiers s'oppose un autre sens commun, celui de l'écrivain, qu'on est conduit à considérer comme plus avisé, comme plus digne d'être appelé « bon sens ».
Notons immédiatement que la divergence de jugement dont il s'agit ne porte pas précisément sur un jugement moral, sur une appréciation. Si l'on suppose une discussion entre Montaigne et les « aucuns », et que cette discussion eût été bien menée, elle n'aurait pas porté sur la question de savoir s'il était bien ou mal, s'il y avait ou non « grand mal », qu'on soit plus affecté de la mort d'un serviteur que de celle de deux frères. Si la question en litige ne porte pas non plus à proprement parler sur un fait, — car peut-on appeler fait ce qui n'est susceptible d'aucune constatation directe ? -; du moins se rapporte-t-elle à l'interprétation d'un fait observé : l'absence puis l'apparition des signes de douleur.
On serait alors tenté d'assimiler l'intervention de Montaigne vis-à-vis d'observateurs supposés moins experts à ce que peut être l'intervention d'un spécialiste en matière de science ou d'expérience pratique spécialisés. Je suis, moi profane, au chevet d'un malade, et je conclus de tel symptôme à telle maladie : le médecin arrive, et, de l'autorité de sa science, substitue à mon diagnostic erroné un diagnotic exact. Et de même, me promenant dans la campagne avec un paysan expérimenté, j'accepterai de lui la rectification de mes conclusions agricoles. Le second cas, si différent qu'il soit du premier à certains points de vue, n'aura point ici à en être distingué : on peut donc les réunir sous l'étiquette générale de « science ».
Il semble au contraire qu'on ne puisse rien concevoir de pareil au sujet de notre anecdote. Ce n'est pas seulement que appareil scientifique est chose tout à fait étrangère au charmant esprit de Montaigne; ce n'est pas non plus que le xvie siècle ne soupçonnait guère la possibilité d'une psychologie scientifique; c'est que, encore aujourd'hui, pour longtemps, et peut-être pour toujours, un raisonnement, d'une précision même relative, analogue à celui du savant ou du technicien est rendu impossible par l'ignorance de multiples conditions et surtout par la diversité infinie des natures individuelles.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette impossibilité, il n'est pas douteux que ni Montaigne, dans le texte cité ni chacun de nous, dans les cas analogues de notre vie courante, nous ne prétendons, en matière psychologique, conduire l'interprétation d'un fait dans un canal bien déterminé, imposé par la science ou l'expérience.
Tout à l'heure, au chevet du malade, le profane, en présence d'un symptôme, aurait pu voir s'ouvrir devant lui un grand nombre d'hypothèses parmi lesquelles son ignorance médicale ne lui aurait pas permis de choisir avec certitude : pour le médecin au contraire le symptôme, même s'il est équivoque, sera en général susceptible d'un nombre beaucoup plus restreint d'interprétations. Et il est clair que plus une science est voisine du déterminisme parfait qui est l'idéal de la science telle qu'on la conçoit de nos jours, plus l'opposition entre le caractère équivoque qu'a un fait pour le protane et le caractère univoque qu'il a pour le savant sera une opposition tranchée.
Le cas le plus fréquent en matière psychologique est au contraire que le sens commun vulgaire, placé devant un fait, n'hésite pas à en donner une interprétation immédiate, quitte à faire porter ensuite sa réflexion, parfois très soigneuse, uniquement sur l'appréciation.
C'est ce que font les « aulcuns » des Essais. Ils appliquent automatiquement aux attitudes successives du prince le schéma le plus vulgaire de la causalité qui soit en leur possession. Chacune de ces attitudes est attribuée intégralement par eux à la mauvaise nouvelle dont l'annonce la précède immédiatement. Ils ne songent même pas qu'il puisse y avoir une autre manière de voir. C'est le sage, c'est Montaigne, qui, poussé sans doute par l'étrangeté de la conclusion morale ressortissant de cette interprétation, recourt à une autre interprétation, à un autre schéma. Celui-ci est un schéma plus riche de la causalité : il considère l'effet constaté comme dû, non pas uniquement au choc qui semble le produire, mais à tout l'ensemble des conditions résultant pour le sujet des circonstances qui l'ont conduit au moment actuel.
Quoique ce schéma soit sans doute plus conforme à la nature des choses, puisque seul il rend justice à tous les éléments de l'expérience, il ne se présente pas moins à l'esprit avec un caractère paradoxal. C'est pourquoi on est obligé d'utiliser pour le faire intervenir des artifices traditionnels de langage, en particulier la comparaison avec cette goutte d'eau, qui, si insignifiante qu'elle soit en elle-même, fait déborder le vase. En termes plus abstraits, on parle de déclanchement, ou encore de cause déterminante opposée à la cause profonde (en médecine, par exemple).
Dans quelle mesure et dans quels cas ce second schéma est-il préférable au premier, en est-il un troisième ou un quatrième préférable à celui-là? ce sont là des questions qui seraient d'une importance fondamentale dans les sciences dont il a été parlé plus haut, et qui, tout au contraire, en termes généraux, ne se posent même pas aux yeux d'un Montaigne ou aux yeux de quiconque, encore aujourd'hui, se préoccupe de raisonner juste en matière psychologique. Bien loin tout justement de s'enfermer étroitement dans un de ces schémas, ce qu'il importe c'est d'en avoir à sa disposition un nombre suffisant pour pouvoir toujours en choisir un qui ne fasse pas violence à la réalité.
Ce qui distingue l'observateur réfléchi de l'observateur vulgaire, c'est précisément la souplesse d'esprit que lui confère la disposition de ces schémas. Chose étrange, comme cet observateur réfléchi doit, pour faire intervenir un schéma nouveau, sautoriser de son expérience personnelle ou d'analogies scienfiques, on ne manque pas de lui objecter en général l'infinie diversité des individus, d'une part, et, d'autre part, l'impossibilité d'enfermer dans des formules scientifiques la complexité des choses humaines. Cette double objection serait parfai- tement légitime si son intention était de procéder comme le médecin et l'agriculteur dont il a été question. Mais s'il est avisé, il sait que c'est là chose impossible, et c'est une opération tout à fait inverse qu'il se propose. Ce qu'il veut obtenir, c'est que l'observateur vulgaire auquel il s'adresse cesse de considérer son interprétation première comme la seule possible ou plus exactement comme étant non une interprétation mais la chose elle-même. Il introduit un second schéma, non pour l'imposer, mais pour le mesurer avec le premier, après avoir montré par le fait même que ce premier n'était pas l'unique possible.
Son intervention, quasi scientifique à certains égards, consiste donc, non pas du tout, comme une intervention scientifique proprement dite, à capturer la réalité, mais à mieux rendre justice à sa complexité que ne le fait le vulgaire et à se laisser davantage guider par elle.
Il va d'ailleurs sans dire que la souplesse d'esprit conférée par la possession de schémas multiples ne se confond nullement avec la tendance qu'ont certains, rendus sceptiques par le spectacle de l'infinie variété de l'expérience, à considérer toutes les explications comme également admissibles. Mais ce n'est pas à ceux-là que s'adressaient ces réflexions. Elles s'adressaient à ceux qui croient, parce qu'ils ne prononcent pas des mots de logiciens, n'avoir pas à craindre les inconvénients de ce qu'on pourrait appeler l'excès logique, inconvénients qui se résument parla violence faite au réel pourl'emprisonner dans les cadres étroits de conceptions aprioristes : en réalité cette violence est plus redoutable que jamais lorsque ces cadres existent dans l'esprit l'état inconscient, ce qui est le cas général.
On ne peut pas penser sans ces cadres, sans ces schémas. En parler, comme le font les logiciens, ce n'est donc pas les créer, c'est au contraire, en apprenant à les connaître, apprendre à s'en méfier. Et même en introduire, pour une matière donnée, un second, un troisième, un quatrième; c'est au total, en diminuer les dangers, puisque c'est enlever au premier, comme à chacun des suivants, le privilège d'un absolutisme sans partage.
Il convient en outre de noter une différence importante entre le travail de l'esprit relativement aux choses matérielles et son travail relativement aux choses psychologiques. Pour les premières, il importe avant tout de partir de solides points d'appui expérimentaux, et, en tout cas, la nécessité de bien raisonner se distingue nettement de celle-là. Dans l'ordre psychologique au contraire, où les lois de fait sont pratiquement presque inutilisables, le raisonnement proprement dit exige un soin tout spécial ; si l'on veut, exactitude psychologique et erreur psychologique d'une part, raisonnement juste et raisonnement faux, d'autre part, sont souvent des expressions presques synonymes, qu'une subtilité théorique songe seule à différencier. La langue commune, en cela avisée, qui ignore les premières expressions, emploie à leur place les secondes.
R. M. G.