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couverture de la revue Le Spectateur

Un conte d'Osmont

Article paru dans Le Spectateur, n° 44, mars 1913.


Variétés littéraires

Un conte d'Osmont. — Dis-moi qui tu fréquentes....

Edouard Osmont conte, dans le Journal (1), l'histoire qui suit :

« Ah! ma chère, si vous saviez.... Vous connaissez Dupont, l'honnête Dupont?

  • Un si brave homme !
  • Est-ce qu'il n'est pas devenu, depuis quelque temps, l'ami intime de cette vieille canaille de Durand! Maintenant, on ne les voit plus l'un sans l'autre.
  • Mais pourquoi cet air bouleversé?
  • Comment, vous ne devinez pas ? Pourtant, vous connaissez le proverbe : « Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es ». Voilà donc ce pauvre Dupont qui se dérange , puisqu'il est désormais l'inséparable de cette fripouille de Durand.
  • Ça n'est pas prouvé. Du moment que Durand ne lâche plus le vertueux Dupont, qui vous dit que ce n'est lui qui est en train de se convertir ?
  • Tiens, tiens, je n'avais pas pensé à ça. Voyons, laissez-moi réfléchir... Il s'agirait de savoir si c' est Dupont qui est corrompu par l'exemple de Durand ou si c'est au contraire Durand qui s'amende au contact de Dupont... Question troublante... C'est bien compliqué!
  • D'ailleurs, ça n'a aucune espèce d'importance. Il est certain que Dupont peut se pervertir en fréquentant Durand et que, de son côté, Durand devient meilleur en la compagnie de Dupont. C'est entendu. Mais comme Durand s'améliore de jour en jour du contact de Dupont, son influence mauvaise ne peut s'exercer que très faiblement sur ledit Dupont; et comme ce même Dupont est en train de tourner mal au contact de Durand, il s'ensuit que Durand ne profite que fort peu du bon exemple de Dupont. Alors, n'est-ce pas? ça ne vaut pas la peine d'en parler.

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  • Vous voulez toujours avoir raison! Comprenez donc que Durand est ramené au bien par Dupont, gâté lui-même par Durand, un Durand qui, dites-vous, était amélioré par Dupont; oui, mais, et c'est là que je vous tiens, par un Dupont déjà perverti par Durand et qu'en même temps Dupont reçoit le funeste exemple de Durand, qui est amendé par Dupont, qui est corrompu par Durand, qui est converti par Dupont. C'est clair comme le jour. - J'irai plus loin que vous. Observez que..."

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Il faut distinguer, en toute phrase, son sens matériel, apparent, sens de mots; et son sens réel, sens d'idées. Or le sens réel de l'adage « dis-moi qui tu fréquentes; je te dirai qui tu es » est, comme il arrive pour la plupart des phrases abstraites, fort éloigné de son sens apparent. On le pourrait présenter ainsi : « A fréquenter les méchants, on devient soi-même méchant. » Le jeu a donc consisté, dans histoire de Dupont et de Durand, à oublier pour un instant ce sens réel, et à lui substituer un nouveau sens, mi-apparent, mi-réel : « A fréquenter des gens présentant tel trait de caractère (soit défaut, soit qualité), l'on acquiert soi-même ce trait de caractère. » Et la substitution est ici d'autant plus facile que le sens réel de l'adage tenait, en quelque manière, à une convention tacite. Aucun mot n'était là pour l'affirmer ou le rappeler. Et quand on me l'enlève, je ne suis guère fondé à me plaindre.

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Un proverbe, un adage est, en son sens réel, un argument; et donc argument de tel individu, de telle classe (ici les honnêtes gens) contre telle autre (ici les gens malhonnêtes ou suspects de l'être).
Cependant il est, en son sens apparent, une vérité générale. Et comment rendre compte d'un tel écart entre ses deux sens et que rien, dans le second, ne traduise le souci qui dirige le premier ? Cet écart présente un avantage fort net : un argument dissimulé, ayant allure de simple fait, et, pour ainsi dire, caché au cœur même des choses, peut avoir plus de poids qu'un argument qui s'avouerait naivement pour tel. Et quel inconvénient peut-il offrir ici ? Il n'est pas à craindre que les « méchants » s'en servent contre les « bons », puisque par là même ils devraient, d'avance, s'avouer méchants. L'adage ne risque pas ainsi de devenir dangereux. Mais il peut être rendu inutile. C'est si on lui ôte son sens agressif, et la partialité même qui le faisait argument. Privé de griffes, il devient alors inoffensif et un peu ridicule : il refuse également de se lancer contre Dupont ou contre Durand. Il rôde d'un côté à l'autre de sa cage. Ou bien il tourne stupidement en rond.

Jean Paulhan


  1. 15 octobre 1912.

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