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couverture de la revue Le Spectateur

Sur la coutume qu'ont les professeurs

Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.


I

L'on veut critiquer ici la coutume qu'ontles professeurs de rendre aux élèves leurs devoirs corrigés.

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L'élève. - Il est délicat d'attirer l'attention d'un homme, et bien plus celle d'un enfant, sur ses défauts. Le jeune garçon à qui l'on fait reproche d'être timide ne manque pas de le devenir bien davantage. Qui n'a connu des enfants résignés, pour se l'être trop entendu dire, à être sales, peureux, maladroits, ou égoïstes, et, par l'effet même de leur conviction, affermissant en eux ces défauts ?

Encore la critique de vive voix permet-elle à celui qui la fait d'éprouver sa portée, et de connaître dans quel sens elle est entendue. Il peut aussitôt, s'il le juge utile, l'atténuer ou même la nier - disant qu'elle était simple. plaisanterie.

La critique écrite est plus brutale et dangereuse. Elle reste à la disposition de l'élève, libre de l'interpréter à son désir et suivant le sens le plus faux. Que ce sens vienne rejoindre quelque inquiétude peu avouée, l'enfant l'adopte, et se transforme d'après lui.

« J'ai gardé souvenir, dit Aristippe, d'un élève qui me remettait des devoirs français corrects, mais courts. Il m'arriva de le lui reprocher; dans la note que j'écrivis sur sa copie, j'attribuai, afin de le piquer au jeu, cette brièveté à quelque pauvreté d'imagination. Mais la dissertation suivante fut plus courte, et la suivante plus encore. Comme je m'en plaignais, il se mit à pleurer, et me répondit que j'avais eu bien raison ; pour lui, il s'apercevait de plus en plus qu'il manquait de toute imagination, et ne s'en consolait pas. Je dus user de nombreux compliments. »

L'on dira que des élèves aussi naïfs sont rares. Sans doute. Encore la naïveté de celui-là fut-elle de pleurer, et non pas de se méfier de lui-même. Effet plus dangereux encore de la critique sur tel autre enfant qui, lui, n'eût rien avoué.

Or la remarque vaut pour des corrections plus simples. Cet élève écrit mal le mot embarrasser; et chaque fois, Aristippe le corrige. Le mot lui devient une épouvante; quand il l'atteint, dans la dictée, il se dit : « C'était rayé la dernière fois. Je vais me tromper encore. Est-ce les s ou les r qui sont deux? » Attirant son attention sur la faute, Aristippe n'a fait que donner a cette faute plus d'existence en lui et plus de force. Par l'usage, par la lecture, elle eût peu à peu disparu.

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Le professeur. - L'on peut penser à sa guise de l'intelligence des enfants — et, par exemple, qu'elle n'est pas moindre que celle des hommes faits —. Au moins faut-il reconnaître qu'elle est autre, et, par le fait même de l'enseignement, et dans la mesure où il y a enseignement, inférieure : puisque son seul rôle est ici qu'on la transforme. Le professeur a ce soin. Il remplit tâche dans la mesure ou il conduit les élèves à lui ressembler; il ne la remplit pas, il s'en laisse détourner dans la mesure où il est gagné à la mentalité enfantine. Situation analogue, pour une part, à celle du médecin aliéniste au milieu des fous qu'il soigne.

Or la correction des devoirs oblige le protesseur à une communion étroite avec le raisonnement, les sentiments, et, si l'on veut, l'âme de ses élèves. Une lecture assidue, et prenant de sept à dix heures par semaine, comment n'influencerait-elle pas protondément le lecteur - et d'autant plus qu'elle est plus monotone? L'homme le plus doux au monde, s'il était obligé de lire tous les jours les mêmes récits de guerre, deviendrait vite sanguinaire, par le seul jeu de son imagination.

Communion sympathique. Ces devoirs, non seulement le professeur doit les lire, mais encore les juger. Il en est qu'il trouve mauvais. Il en est, et ceci est plus grave, qu'il trouve bons. Il pactise ainsi avec la faute; il donne à tel élève, qui « a de l'avenir», une note proche du maximum. Il s'intéresse à ce devoir, et dit: « Après tout, est-ce que beaucoup d'hommes auraient fait mieux? » Il s'attache, plus qu'aux siennes, à ces pensées enfantines.

Dira-t-on qu'un même danger l'attend lorsqu'il fait la classe? Mais alors, il se sent davantage professeur; il a besoin à tout instant de son autorité, pour ces raisons d'intérêt immédiat : être écouté, être obéi. Par là il connait mieux la différence, qu'il était prét à oublier devant une copie inoffensive.

Lysias, avant de devenir professeur, écrivait machinalement, et fort bien. Il hésite maintenant; il sait qu'il y a des mots difficiles. « Ne vais-je pas faire la faute? se demande-t-il. » Il la fait parfois.

L'on admet qu'il y a des déformations professionnelles. Celles que risque le professeur n'est-elle pas un certain enfantillage (1)?

II

L'on veut ici montrer que les remarques précédentes n'impliquent pas nécessairement ce conseil : il faut renoncer à la correction des copies.

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Nous avons pris pour accordé que l'enseignement était lutte de deux influences, où le professeur devait l'emporter. Une conception, plus commune peut-être, considère que le professeur instruit seulement l'élève; elle représente cet élève sous son aspect négatif, comme étant une réceptivité, un vide, une connaissance qui n'est pas encore : cependant que le professeur est cette connaissance. On la résumerait ainsi: il y a une vérité; le maître la dit, l'élève l'entend et la retient. Conception intellectualiste.

Il serait facile de la critiquer : les remarques, les raisons qui la contredisent sont, comme l'on dit, dans l'air. Mais l'on peut aussi rechercher quelle est son utilité. C'est qu'elle permet au professeur de ne pas se mettre en jeu lui-même, de dissimuler son autorité personnelle — contre quoi l'enfant pourrait se révolter. « Voici une vérité, dit-il, à laquelle vous comme moi devons nous soumettre. Elle s'impose à nous; acceptons-la. » Que le professeur contribue à l'imposer, et par des moyens fort humains, l'on n'en veut pas tenir compte; la vérité seule semble enfermer une force de persuasion Ainsi, la conception intellectualiste masque ici la dispute, l'opposition du maître et de l'élève. Elle leur persuade à tous deux qu'ils ont même intérêt, étant bien plus proches qu'ils ne le soupçonnaient: « Nous sommes ici pour apprendre ensemble, peut dire, de fort bonne foi, ce professeur. »

Une telle conception est un argument : l'élève perdant par elle ses moyens les plus naturels de défense, alors que le professeur garde les moyens d'attaque que lui donne sa fonction. Voici pourtant son danger. Dans la mesure où elle néglige la considération des procédés par lesquels le maître peut imposer à l'élève sa volonté et ses connaissances, elle ne laisse pas apercevoir dans tel cas — la correction des copies - que ces procédés sont déformés ou faussés. Pour elle, c'est la vérité seule, non le professeur qui s'impose : et que ce soit par la voix de ce professeur ou son écriture, d'un point de vue aussi mystique, il importe bien peu.

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Ainsi la coutume que nous nous sommes appliqués à critiquer ne peut être considérée à part: elle entre dans un système d'opinions fort complexe, et utile. De sorte qu'on ne pourrait l'ébranler qu'en s'attaquant à tout ce système - entreprise difficile, et peut-être téméraire. Que si cependant une nouvelle conception de l'enseignement — et celle-là même que nous avons ici indiquée - venait à s'imposer, sa première tâche serait de détruire cette survivance gênante : la correction des copies.

Sans doute; mais par l'effet de cette nouvelle croyance la correction des copies serait dès lors sans danger. Son principal inconvénient nous paraissait être la confusion, la communion qu'elle favorise entre le maître et l'élève, et leur confiance réciproque : il disparaît dès linstant ou ce maître et cet élève sont également persuadés qu'ils sont de mentalité différente et hostile, et se tiennent sur leurs gardes. De sorte que nous nous trouvons placés dans cette alternative: ou bien conserver la croyance intellectualiste, et des lors la correction des copies, malgré ses défauts, reste intangible. Ou bien adopter la croyance volontariste, et la correction des copies peut être alors supprimée, mais elle se trouve avoir perdu tous ses défauts. Ce que l'on pourrait encore exprimer ainsi : nous ne connaissons les dangers de telle coutume qu'en fonction des services qu'elle rend ; nous nepouvons détruire cette coutume que lorsqu'elle a cessé d'être dangereuse (2). Chacun peut ici choisir selon ses opinions, sur ce point conservatrices ou révolutionnaires. Un conseil désintéressé est un leurre.

François Carré.


  1. Sans doute la correction des copies offre-t-elle des avantages. Celui-ci par exemple : il arrive qu'elle tienne le professeur et les parents — et de manière identique — au courant des progres de lelève. quelques autres. L'on ne veut pas les rappeler, et le lecteur les imaginera facilement. Qu'ils suffisent à masquer la réalité des inconvénients relevés ici, l'on en pourrait rendre compte, soit par l'illusion de totalité de M. René Martin-Guelliot, soit par le principe de glorification du réel, que M. Marcel Pareau a plusieurs fois étudié dans le Spectateur.
  2. H. Spencer avait tâché de démontrer la seconde de ces propositions pour ce que l'on appelle les « dangers sociaux ». Il prétendait notamment que pendant la période où l'alcoolisme le plus intense sévissait en Angleterre, personne ne s'en inquiétait; et que la campagne antialcoolique n'avait commencé que beaucoup plus tard, le danger une fois passé (Faits et Commentaires).

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