
Précisions
Article paru dans Le Spectateur, tome sixième, n° 56, avril 1914.
Pour nous apprendre que tels nouveaux ministres, tels grands fonctionnaires sont, comme on dit, gens cultivés, on nous avertit bien haut quils ne manquent pas une première, qu'ils émaillent leurs discours de citations classiques, qu'ils collectionnent les manuscrits des grands romantiques. Voilà qui est parfait, et ce sont là des signes plus ou moins directs, qu'ils ont travaillé à affiner leur esprit; mais nous aimerions à savoir au juste si cet affinement contribue à les faire mieux travailler au service public dont ils sont chargés. Ou serait-ce par hasard que la culture a deux définitions différentes et consiste tour à tour : lorsqu'il s'agit de la louer en général, à faire mieux que les autres ce que les autres font aussi; — lorsqu'il s'agit de la signaler chez un individu, à faire quelque autre chose que ce que fait le commun, ce qu'il est, il faut l'avouer, bien plus facile de prouver?
« Le moi est haissable ». Sans doute, mais savoir observer son moi, et savoir en parler, c'est d'abord parler de quelque chose qu'on peut bien connaître, ce qui distingue déjà avantageusement d'un grand nombre de gens, — c'est surtout apprendre à observer et à comprendre les autres, donc se préparer vis-à-vis d'eux à la justice et à la sympathie.
Ceux qui, en matière pratique, refusent d'écouter un raisonnement leur semblant trop subtil, sous prétexte qu'ils ne tiennent pas à « y regarder de si près », ressemblent souvent aux commerçants, qui, sous prétexte qu'ils ne désirent connaître leur balance qu'à un franc près, croiraient pouvoir négliger les centimes tout le long de la journée sans risquer de changer le sens et le montant de cette balance.
Bien des personnes ne peuvent comprendre qu'adresser une objection à une opinion dite de bon sens, ce puisse être seulement faire appel à un bon sens mieux informé ou plus réfléchi : il leur semble en effet que le bon sens est infaillible sur son propre domaine et ne devient sujet à caution que dans les domaines, étrangers à lui, de la science ou d'une spécialité quelconque.
La tyrannie des mots, dont on s'est toujours plaint, est particulièrement difficile à secouer parce que ceux mêmes qui s'en prennent à elle doivent le faire à l'aide de mots, qui n'ont pas comme les anciens mots l'avantage d'une longue familiarité, si bien que ce sont précisément les adversaires les plus décidés du verbalisme qui risquent d'être davantage entachés de ce défaut aux yeux de ceux qui en sont au contraire les victimes inconscientes... Et peut-être cette phrase fournira-t-elle un nouvel et ironique exemple du danger qu'elle essaie de préciser!