
Les rythmes professionnels dans l'activité sociale
Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.
Les métiers qui exigent la répétition constante d'un seul geste plusieurs fois par minute demandent à ceux qui les exercent une activité tellement machinale que ceux-ci ne peuvent y développer leur valeur ni prendre aucun intérêt véritable à leur travail.
Tels sont les gestes des ouvriers surveillant des machines à façonner de petites pièces ou actionnant des outils qui n'ettectuent constamment qu'une seule phase de la fabrication. L'ouvrier ne voit alors ni ébaucher ni terminer ces pièces (fabrication des plumes métalliques, des épingles, etc.).
Les ouvriers ne sont dans ce cas que des semi-machines suppléant à un degré d'automatisme que n'a pas encore atteint leur machine-outil en l'état actuel de la mécanique.
D'autre part le public n'admet qu'avec étonnement qu'on puisse trouver des savants assez dévoués pour instituer des expériences dont la longueur sera telle qu'eux-mêmes n'en verront probablement pas le résultat avant leur mort, témoin des travaux sur les variations de certaines espèces animales ou végétales. On rangerait dans la même catégorie les astronomes qui réunissent des chiffres en vue de la détermination de phénomènes dont l'échéance ou la périodicité est de quelques milliers d'années.
Ainsi, que le rythme de l'activité humaine soit trés bref ou très long, cette activité paraît manquer d'intérêt pour le plus grand nombre.
Mais en examinant les professions et les métiers divers on trouve toutes sortes de periodicités, c'est-à-dire ici d'intervalles de temps contenant une phase entière de travail accompli, qui se reproduira ensuite indéfiniment; et on peut se demander quelle relation existe entre ces périodes et la mentalité de ceux qui ont choisi ces occupations.
Pour beaucoup d'ouvriers cette période est très courte, on peut dire par exemple que pour le maçon, elle est égale au temps de poser une brique.
Pour mille employes subalternes le rythme est journalier, par exemple pour ceux qui sont chargés de l'expédition d'un courrier commercial, ou pour les employés des gares de chemins de fer.
Pour d'autres, il sera hebdomadaire: on peut citer les comptables qui tiennent les livres nécessaires à la paie des ouvriers. Cette activité à courte échéance se retrouve dans l'administration ou les ateliers des journaux quotidiens.
Dans d'autre cas, ce rythme sera mensuel (échéances du banquier), annuel (professeurs, instructeurs de tous ordres, officiers, cultivateurs, ete.) Ce rythme pourra aussi embrasser plusieurs années, et occuper une partie appréciable de l'existence (mise en train d'une exploitation, questions diplomatiques, études scientifiques, projets d'ambition), ou une période supérieure à la durée moyenne de la vie.
Les quelques exemples cités sont de simples indications que chaque lecteur saura compléter immédiatement en ce qui concerne son milieu.
La vie de quelque homme que ce soit est constituée par une superposition de rythmes divers : si l'on écarte ceux qui sont purement physiologiques, respiration battements du cœur, sommeil, repas, etc, on trouve ceux des actes journaliers, ceux des actes à périodes plus ou moins longues qui viennent s'enchevêtrer et, même pour les actes qui dans la vie ne sont pas susceptibles de nombreuses répétitions, on peut avoir le sentiment du rythme, en tahnt que périodes fixées d'avance : tels les soins de l'éducation des enfants.
Or seule une certaine énergie morale permet à l'individu de s'attacher aux rythmes à longue période sans crainte d'en ressentir comme un poids ou une menace. Les débiles ou les fatigués se réfugient volontiers dans les professions à rythme court qui les dispensent de l'effort de combinaison et de prévoyance et leur laissent une responsabilité plus légère.
Ainsi l'amour du fonctionnarisme, de son train-train journalier et d'une retraite chèrememt achetée d'une longue médiocrité semble dénoter sinon quelque faiblesse des qualités motrices du caractère, du moins une certaine insouciance assez analogue, et le goût trés répandu d'une légère agitation remplaçant une activité véritable.
On ne peut nier cependant que l'homme aime bâtir pour longtemps, cherchant à assurer à ses œuvres une durée supérieure à la sienne propre, ambitieux pour ses enfants de ce qu'il n'aura pu réaliser pour lui, visant à garder quelque contact plus ou moins indirect avec cette mouvante plateforme de la vie qu'ilsent fuir sous ses pas.
Aussi chacun subordonne consciemment ou non les rythmes les uns aux autres, et ceux à période très brève ne sont généralement supportés que par l'espoir ou la nécessité d'accompir d'autres rytnmes essentiels. Car pour tout tempéramment énergique les besognes annuelles ou à plus longues échéances constituent un meilleur soutien moral que le travail uniquement jou nalier ou même mensuel, englouti pour ainsi dire à chaque fin de période et constamment renaissant pour exiger de nouveaux efforts.
De ce point de vue l'humanité apparaît, suivant l'antique comparaison, comme une famille de Sisyphes, dont chaque membre a choisi, suivant sa force, de gros ou de petits cailloux, voire même quelques belles pierres. Les cailloux sont vite montés tandis que les rocs pesants sont roules plus longtemps. Mais chacun suivant son rythme retourne chercher un autre morceau du roc inépuisable, et périodiquement tout est à recommencer, du moins en ce qui concerne l'effort.
Car cette comparaison ne vaut que ce qu'elles valent toutes, vrale par un seul côté et tausse par tous les autres. On peut également penser au tonneau des Danaïdes pour trouver une image du travail engoutire périodiquement ou mieux au « vase de lantale » des physiciens, qui n'est autre que le précédent tonneau perfectionné par l'adjonction d'un fond et d'un siphon; et le vase fatal au lieu de se vider continuellement se vide périodiquement, chaque fois qu'il est sur point d'être plein.
Ce ne sont là, dirait M. Bouasse, qu'images d'Epinal. Et avec raison. Il accorde d'ailleurs qu'elles ont leur utilité. Mais au lieu de chercher des images à cet aspect rythmique de l'activité sociale, on peut le considérer comnie constituant lui-même une image de cet ensemble si complexe qu'est l'humanité au travail considérée dans ses rapports avec le temps. Et comme le mouvement rythmique en tant que phénomène continu n'est qu'insuffisamment représenté par des repères isolés dans l'échelle des temps, mais doit être plutôt considéré dans une suite d'intervalles continus de durée, c'est moins à l'idée de temps qu'il conviendrait de rapporter cet aspect rythmique, que peut-être à la conception bergsonnienne de durée. Il est certain que ce rapprochement peut manquer de rigueur et soulever des difficultés en ce que la durée ne se renouvelle pas et que le rythme suppose une série d'intervalles superposables.
Mais il est évident au contraire que si les rythmes examinés ne sont pas niables, deux quelconques de ces intervalles rythmiques, ne sont cependant pas absolument superposables dans leur détail. Ainsi les lois de la nature, par cela même qu'elles correspondent à des équilibres stables de mouvement, souffrent aisément toutes sortes de légers écarts provenant d'influences complexes, d'échos lointains de l'action d'autres lois, qui toutefois, n'altèrent pas la convergence des résultats.
La considération des rythmes professionnels montre donc l'activité sociale dans son perpétuel devenir, tandis que l'examen d'ensemble des actes simultanés fournit plutôt la série des positions arrêtées du même cinématographe.
Peut être aussi l'aspect de ces périodicités, d'un enchevêtrement si touffu dans leur trame continue, donnerait-il l'impression qu'en somme la majeure partie de l'effort social obéit à des forces directrices puissantes, à une sorte d'élan maintes fois renouvelé où la part de la volonté individuelle est plus restreinte qu'on ne le croit souvent à vingt ans, n'ayant l'occasion de s'exercer généralement qu'à l'intérieur d'un angle assez aigu, L'énergie de chacun a plus fréquemment son emploi à animer l'individu de la vitesse générale, et à le plier au rythme du groupe qu'il veut suivre.
Olry Collet.