
La philosophie et la vie
Le Spectateur, n° 17, 1er octobre 1910
Article paru dans Le Spectateur, n° 17, octobre 1910.
La « recommandation » est sans doute de tous les pays et de tous les temps : elle tient à des dispositions, à des défauts permanents de la nature humaine. Mais en voici une espèce qui pourrait bien être contemporaine et française : c'est celle qui apparaît au moment des examens et concours. Nous allons en montrer quelques variétés, et dégager quelques traits de la mentalité qu'elle suppose.
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Le cas le plus simple est celui de la recommandation intéressée. C'est une forme plus ou moins déguisée de l'éternel do ut des qui se retrouve dans toutes les affaires humaines. Elle consiste à rendre un service apparent ou réel, afin d'en recevoir un autre, d'au moins égale importance. Dans ce marché, c'est généralement le recommandeur qui fait l'offre. La convention est tacite, bien que les deux parties sachent à quoi s'en tenir. Rien n'est stipulé, bien que toutes deux connaissent fort bien les clauses. Cette discrétion se comprend: l'affaire n'est glorieuse pour personne, et il est des paroles qu'il vaut mieux ne pas prononcer. Toutes les fois que cela est possible et suffisant, la recommandation est alors de pure forme : il suffit que l'un sache que l'autre l'a faite. Assez souvent on s'arrange pour qu'elle laisse une trace, pour que la personne sollicitée en donné elle-même une sorte d'acquit. Dès lors, celle-ci tranquille, n'entend plus parler de rien.
Assez semblable dans sa forme, sinon dans ses mobiles, est l'acte du recommandeur contraint et honteux. Celui-là ne désire rien personnellement, parfois ne connaît même pas le candidat. Il exécute une promesse extorquée, une obligation imposée par un ami, l'ami d'un ami. La formule ordinaire est : « L'on me charge de recommander le jeune... Voilà qui est fait ! » Avec cette pirouette, on dégage sa conscience, on peut même ajouter : « Moi, je ne recommande jamais ! » De plus habiles s'excusent apparemment: « Il est bien entendu que l'on ne demande aucune faveur. » De plus discrets se contentent de demander communication d'une note, qui sera publiée une heure après.
Plus sincère et plus redoutable est le recommandeur qui s'intéresse réellement à son protégé. Il vient de loin, vous prend à l'improviste, ne vous lâche plus. A la dernière minute, il est là. Après l'examen, il vous demande des comptes. Il vous est reconnaissant du succès, il est fâché contre vous de l'échec. Il semble que sa demande lui ait constitué un droit, et à vous un devoir. Qui est-il? Peu importe, ce peut être un voisin, un fournisseur, un inconnu. Son désir le fait passer sur tout usage, toute vraisemblance. Il vous arrive ainsi, par exemple, de recevoir la visite d'une jeune personne, dont le fiancé est, parait-il, le cousin de quelqu'un qui pourrait être votre parent, car il porte votre nom.
Ce ne sont encore là que des recommandeurs occasionnels. Ceux qui ont la vocation obéissent à des mobiles plus complexes et plus subtils. Le plus fréquent paraît être ce « désir de puissance » qui se retrouve sans doute en toute âme humaine. On aime à protéger, on en accepte, on en recherche l'occasion. Quelle intime satisfaction que de pouvoir se dire : « Pour quelques heures tout au moins, ce pauvre garçon dépendde moi; je puis, si je veux, lui faire le plus grand bien, ou lui laisser advenir le plus grand mal. » Ou encore, de pouvoir signifier par son attitude : « L'examen, on le redoute, on le respecte, c'est bien. Mais entre nous, quelle plaisanterie!» Ou enfin de pouvoir entrer dans la coulisse, dire bonjour, serrer la main à un homme de qui d'autres dépendent, et qui est, pour une heure, investi d'un mandat officiel!
Un autre sentiment est souvent lié à celui-là : le recommandeur bénévole aime faire du bien, créer de la joie. Il a une bonté expansive, qui s'exerce volontiers à peu de frais. Qui n'a rencontré dans la rue, en chemin de fer, dans une réunion professionnelle, familiale ou mondaine, l'homme obligeant, qui dispose d'influences secrètes, qui les propose dès l'abord à tout venant? Justement tel professeur est son ami d'enfance, l'appariteur de la Faculté n'a rien à lui refuser. Si, pressentant quelque obscur danger, le candidat s'excuse, se dérobe, rien n'y fait, il sera recommandé malgré lui. En tout cas, il aura vécu un moment d'émoi un peu contraint, mais en somme agréable, et il aura permis à son interlocuteur de passer quelques minutes charmantes.
Il n'est pas rare que ces officieux soient des imaginatifs, des poètes, qui se taillent un rôle, et qui le jouent, non seulement pour autrui, mais aussi pour eux-mêmes. Ils atteignent parfois à la virtuosité, s'ils ont l'imagination vive, ensoleillée. Tel ce marchand de spiritueux d'une ville du Midi, écrivant à chacun des membres d'un jury d'examen la lettre suivante: « Chaudement appuyé par des amis communs, j'ai eu l'honneur de me présenter à votre domicile, et le regret de ne pas vous y rencontrer. » Est-il utile d'y ajouter que visite et amis communs étaient de pure fantaisie, ainsi que « l'éternelle reconnaissance » assurée par le post-scriptum?
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Passons maintenant du recommandeur à sa victime. Celle-ci, lorsqu'elle n'a pu éviter l'obstacle, hésite, s'en tire le plus souvent par une réponse aimable, ambigue, et passe à un autre sujet. Ce qu'on lui demande à mots plus ou moins couverts est bien gênant à entendre, mais tellement naif! Sans doute il y aurait de quoi se fâcher, mais cela en vaut-il la peine? Le parti le plus pacifique est aussi le plus simple. Il en reste bien quelque mécontentement de soi-même, car cette tolérance manque bien un peu de courage et d'honnêteté. Mais ne serait-on pas tout aussi mécontent si, dans un moment de lassitude ou d'irritation, on se laissait aller à une franchise sans merci? Le regard surpris, l'attitude peinée et digne nous montrent bien que nous avons manqué de touche, que nous avons été excessif, injuste peut-être, à notre façon. Le recommandeur n'a, en effet, aucunement l'intention de nous blesser. Bien plus, à son air empressé, confidentiel, il paraît bien avoir conscience de nous faire plaisir. Et peut-être ne se trompe-t-il pas entièrement. Il n'est pas déplaisant en effet, même lorsque pour rien au monde on ne voudrait diriger ou conclure arbitrairement un examen, d'imaginer qu'à la rigueur il serait possible de le faire, puisque d'autres y ont pensé pour nous. Les sollicitations de ce genre sont un rappel de notre pouvoir. Il n'est pas désagréable non plus de voir l'empressement de personnes connues ou inconnues, même lorsqu'on sait bien que ce n'est pas une pure sympathie qui les attire.
Il y a peut-être enfin pour les Juges sollicités une autre satisfaction, de nature plus délicate. Rien ne leur fait mieux sentir leur équité que les efforts tentés contre elle par l'injustice. Certains du moins sont un peu comme de très honnêtes femmes, qui ont besoin de rencontrer parfois des tentations. Céder à cela? Ce serait trop absurde. Il faudrait contre leur vertu d'autres forces, des forces infinies. Dès lors comment se fâcher tout net, contre qui vous rend le service de raviver en vous la conscience de ce que l'on a de meilleur ?
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Un mot enfin du candidat recommandé. Celui-ci joue habituellement les Jocrisses. Il n'y est pour rien, il n'en a rien dit, il n'en sait rien. Mais au fond il n'ignore pas que l'on a parlé pour lui, et ceux qui s'en occupent veillent à ce qu'il reste dans cet état intermédiaire entre l'ignorance et la certitude, qui est le plus favorable à une heureuse confiance. Agir autrement serait, pour des parents, rendre leur enfant témoin et complice d'une démarche douteuse, et d'ailleurs froisser son amour-propre. Comment ensuite vanter son succès, lui permettre d'en parler? — Ce serait ne rien entendre à la formation d'une conscience un peu délicate. Il faut d'ailleurs avouer que les parents qui sont dans ce cas sont les plus nombreux.
Voyons maintenant, à l'oral, notre candidat. Ses yeux rient, ses lèvres s'agitent pour une réponse empressée et confiante. On le connaît, on ne saurait mal accueillir ce qu'il dira. Mais quoi! le front du juge reste sévère, il insiste sur une question mal sue, ren ne paraît de la complaisance espérée! Un sourire inquiet, suppliant, persiste encore; mais c'est bientôt la déception, le désarroi, le désespoir. Et ce soir, les jours suivants, en famille, devant les amis, répétant encore la question trop difficile, étrangère au programme, le candidat 385 malheureux adoucira un peu son amertume en approu- vant, du fond du cœur, les appréciations sévères contre son devoir. un examinateur qui n'a pas voulu ou qui n'a pas su faire son devoir.
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Passons maintenant de la formule à son contenu, des paroles, des écrits, des attitudes, aux consciences.
Le fond de la recommandation, toujours le même, peut se réduire à ceci : il s'agit, sous un prétexte quelconque, d'obtenir un passe-droit, une violation de la justice, ou tout au moins, d'une forme de la justice. Si on la découvrait ainsi, cette tentative apparaitrait intolérable. Quoi ! parce que votre jeune homme est « bâtard de mon apothicaire » je devrais en faire un bachelier? Parce que ses parents sont mes voisins de campagne, il devrait passer avant cet autre, qui a autant ou plus de mérite que lui, mais qui a le tort d'habiter un autre canton ? Le seul fait de l'avoir espéré de moi, et d'oser me le demander, est une sorte d'insulte, à laquelle je devrais répondre comme il convient. Je ne le fais pas cependant, et au fond je ne ressens pas cette indignation. C'est que, si mon partenaire et moi nous entrevoyons tous deux le sens exact de sa démarche, ni l'un ni l'autre nous ne réussissons ou ne consentons à le voir. Jamais en effet on ne viendrait me demander de recevoir un candidat qui mérite d'être refusé, si l'on savait vraiment que ce que l'on me demande, c'est un attentat contre ma conscience. Jamais surtout on ne se permettrait (comme cela arrive à des personnes pieuses et bien pensantes) de me recommander un concurrent dans un concours, si l'on savait vraiment que ce que l'on se propose est un vol, et que l'on cherche à m'en rendre complice. Jamais enfin on ne verrait de telles démarches venir non seulement d'hommes politiques, qui savent ce qu'en vaut l'aune, mais de fonctionnaires de l'Université, de professeurs, de collègues au même jury.
Il y a donc là une sorte d'obnubilation morale, une obturation de conscience, particulièrement étrange dans les personnes et les circonstances où elle se produit. C'est un curieux problème psychologique, de rechercher comment cela peut avoir lieu.
Ici comme partout, la grande cause est l'opinion courante, le flot social. Pourquoi ne pas recommander son candidat, ne pas chercher pourlui toutes les interventions utiles, alors que tout le monde ladmet, que beaucoup le font, à qui cela profite? On répète cette sentence, d'ailleurs fausse, que, « dans un examen ou concours, tous les candidats sont recommandés ». Dès lors n'est-il pas permis, n'est-ce pas en un sens un devoir, de ne pas laisser le sien en état d'infériorité par rapport aux autres, et de lui procurer de bons protecteurs, comme on lui a procuré de bons livres et de bons maîtres? — De même, si l'on me parle en faveur de quelqu'un, pourquoi serai-je tenu de m'en fâcher ? Tant d'autres en entendent autant, sans y attacher d'importance. La recommandation est dans les mœurs, le mieux est de l'accepter ou de la subir, comme tout ce qu'on ne peut empêcher.
Il faut noter d'ailleurs que le cas n'est point partout le même, et que s'il y a des recommandations injustes, il en est peut-être de légitimes, ou qui peuvent passer pour telles, Il y a quelques années, des hommes de bonne volonté ont essayé de fonder une « Ligue contre l'abus des recommandations ». Mais en proscrivant l'abus, ils admettaient l'usage. Qui peut dire où finit l'un, ou commence l'autre ? Larecommandation en général bénéficie du crédit accordé aux bonnes recommandations.
Notons encore qu'il se produit ici une division du travail et des responsabilités, favorable au laisser aller et à 387 l'indulgence. Le cas de conscience serait plus pressant pour le sollicité que pour le solliciteur: mais l'un se con- ne lui paraît point si tente de laisser dire, bien décidé à ne rien faire, et cela grave. Quant à l'autre, s'il parle, il n'agit point, et s'il est le tentateur, il n'est point à ses propres yeux le vrai coupable. Il trouve d'ailleurs en lui. aux cas les plus favorables du moins, des désirs et des sentiments assez vifs pour lui fournir des excuses et endormir ses scrupules.
A noter enfin que la recommandation est toujours enveloppée en des formules acceptables. Le cas est rare de ce père de famille qui envoie quatre cents francs au doyen de la faculté comme rançon des épreuves de son fils. Le plus souvent il ne s'agit que de rassurer un candidat timide, auquel il suffira même de savoir qu'on a prononcé son nom. D'ordinaire encore, le candidat est de santé délicate, il a été malade une partie de l'année. Ses parents supportent de lourds sacrifices, sa mère fait des ménages, son père est facteur, il va partir sous les drapeaux. De tels avis sont inopportuns peut- être, mais doit-on s'en offusquer? Ils veulent seulement prévenir, ils nous appellent à prévenir une injustice. On peut le croire du moins, et cela suffit.
On ne le croit pas au fond, et la conscience morale, réduite pour l'instant à l'état de « subconscience », ne sy laisse nullement tromper. Mais elle se plaide à elle-même, d'instinct, des circonstances atténuantes, qui ne sont peut-être point toutes irrecevables.
La principale est celle-ci : si mauvaise qu'elle puisse être en son principe, la recommandation ne l'est pas autant en ses effets, ni par suite en son intention, parce qu'elle n'est prise véritablement au sérieux, ni par celui qui la fait, ni par celui pour qui elle est faite, ni surtout celui qui la reçoit. Celui qui la fait, si faussé que son jugement puisse être par son désir, se doute bien qu'un homme qui ne lui doit rien ne va pas, pour lui faire plaisir, commettre une injustice, c'est-à-dire se faire du tort à lui-même et à d'autres. Le candidat, quoi qu'il ait pu entendre ou se dire, doit bien penser que la conscience d'un examinateur n'est ni une denrée que l'on achète, ni une girouette qui tourne à tout vent. Enfin pour l'examinateur lui-même, on ne le voit guère qu'indigné ou blasé. Il passe ordinairement du premier état au second, à mesure qu'il vieillit dans la carrière. Dès lors, pour les uns comme pour les autres, ce qui n'est pas vraiment sérieux ne saurait être non plus profondément immoral.
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On peut dès lors se demander d'où vient une foi si légère et pourtant si tenace, ce qui soutient un usage si absurde et pourtant si répandu. On ne peut croire que cet usage ait pour base une expérience réelle et générale de son succès. On pourrait dire, il est vrai, qu'il est dérivé d'à côté, qu'ila son origine dans la généralisation de faits habituels à une démocratie, où l'on a pu dire, assez souvent avec raison, qu' « une heure de protection vaut mieux que trente années de bons services ». Mais rien ne prouve que cette généralisation soit légitime; tout, au contraire, tend à l'arrêter. Combien n'a-t-on pas d'exemples de recommandations inutiles, même si elles viennent de très haut, et de succès qu'on ne peut rapporter à aucune recommandation! Il suffit de parcourir une liste d'admissions au baccalauréat, par exemple, pour se rendre compte que, sauf des exceptions regrettables, qu'il est permis d'imputer au hasard pour ne rien dire de plus précis, les candidats les plus heureux sont ceux qui ont le plus de mérite, et non le plus d'amis.
Peut-on supposer que la source des recommandations soit dans une corruption générale et profonde des consciences? Tout d'abord les formes qu'elles prennent, les Prétextes dont elles se couvrent, sont autant d'hommages rendus à l'équité. Avoués au grand jour, les mêmes faits seraient autrement graves. De même, l'allure légère et sceptique que nous y avons observée semble montrer que ces mêmes faits n'atteignent pas aux régions profondes du jugement moral et de l'action. Ils comportent aussi beaucoup d'irréflexion et d'illogisme. On trompe la règle des examens, comme la surveillance de l'octroi; quand on sollicite une faveur dans un concours, on pense à l'avantage obtenu, non au tort infligé. D'ailleurs demander à autrui une injustice n'est pas tout à fait le même que d'y mettre la main. Tel n'hésite pas à se faire recommander, qui ne voudrait pas tricher dans un concours. Il n'en reste pas moins que les faits en question supposent une mentalité légère, incomplète, incohérente, tant au logique qu'au moral. D'une façon générale, le diagnostic est celui-ci. Un peuple ou plutôt une classe sociale où sévissent les recommandations d'examen n'est mûre ni pour la démocratie ni pour la science. Elle n'a point le sens de l'égalité, de la liberté. Elle n'a point l'intelligence du rapport régulier des effets et des causes. Ces défauts, la démocratie et la science pourront les corriger (1). Mais pour qu'elles agissent sur les âmes, il faut déjà que ces âmes en sentent le besoin. Dans ce cercle, la cure peut être longue.
Il ne convient donc, semble-t-il, ni de négliger de tels faits, ni de les prendre au tragique. Le mal qu'ils révèlent ne paraît ni incurable ni peut-être même très profond. Ce n'est sans doute pas un de ces désordres organiques où toute santé doit sombrer. Mais c'est une maladie de peau fort désagréable à regarder et à sentir. Il est bon, ne fût-ce que pour l'amour de la propreté, de chercher à s'en défaire.
E. CRAMAUSSEL.
(1) Signalons en passant que la recommandite parait sévir moins fortement dans l'enseignement supérieur et secondaire que dans le primaire, et dans l'enseignement laique que dans le religieux. Elle se présente dans ces divers milieux sous des formes différentes, et qui paraissent indiquer des différences dans les notions et sentiments de justice.