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couverture de la revue Le Spectateur

La vulgarisation de la technique, préliminaire de la vulgarisation scientifique

Article paru dans Le Spectateur, n° 48, juillet 1913.


En présence d'un problème politique important, comme l'est le rétablissement en France du service militaire de trois ans, l'opinion de chaque homme politique est due à des considérations de tout ordre, en particulier à des considérations de parti, dont la plupart échappent sans douteà la possibilité d'une analyse intellectuelle précise. Ce n'est donc pas d'opinions de cette sorte qu il saurait en général être question ici. Mais au cours des discussions qui se déroulent, dans les Chambres et dans la Presse, autour du problème, on rencontre des arguments, employés par leurs auteurs dans le dessein de s'attirer des partisans ou de convaincre davantage ceux qu'ils ont déjà, dont il peut être fort intéressant d'étudier, soit la valeur logique, soit le mécanisme d'action. Non seulement cela est intéressant théoriquement, mais cela est tout spécialement utile pratiquement pour les défenseurs de l'opinion opposée. C'est ainsi que le rédacteur militaire du Journal des Débats, M. R. de Thomasson, a été amené à signaler ce qu'il juge un « procédé de discussion tout à fait contestable » de M. Paul-Boncour, et à faire appel, pour en montrer le peu de valeur ou en diminuer l'effet, à des apologues imaginées par les logiciens de l'antiquité. Il a été souvent indiqué dans le Spectateur que les apologues, les fables, les comparaisons à forme proverbiale (la goutte d'eau qui fait déborder le vase) permettent l'intervention dans des controverses destinées au « grand public » de notions qui, sans cet appui extérieur, apparaîtraient aisément comme subtiles et en tout cas seraient peu comprises.

Voici le passage en question, que nous empruntons à l'article de tête des Débats du 3 juillet 1913.

« Nous ne ferons que signaler ici le procédé de discussion tout à fait contestable que M. Paul-Boncour a emprunté à plusieurs de ses prédécesseurs à la tribune pour ruiner le principe du service de trois ans. On égrène une à une et à de longs intervalles, les réflexions suivantes : « Il vous faut 50.000 hommes de plus pour la couverture, et vous nous en demandez 200.000... C'est pour accroître de 20 hommes l'effectif de la compagnie d'infanterie que vous imposez une charge énorme au pays... Vous avez besoin de quelques milliers d'hommes pour des formations nouvelles d'artillerie et de génie, et vous voulez une classe de plus... » La sagesse du fabuliste antique connaissait déjà ce genre de raisonnement; c'est celui de la queue de cheval qu'on réduit à rien, en l'enlevant crin par crin, ou celui du fagot dont on brise successivement toutes les brindilles... Le service de trois ans est nécessaire parce qu'il faut, simultanément, une couverture plus forte, des unités de l'intérieur plus étoffées, et des formations nouvelles. »

Le mot simultanément, que M. de Thomasson souligne très judicieusement, appelle une autre remarque, qui a déjà été souvent faite ici, et sur laquelle nous aurons sans doute l'occasion de revenir prochainement. Ce qui distingue la pensée réfléchie de la pensée irréfléchie, ou moins réfléchie, c'est souvent bien moins le fait que telle question est soumise à une méditation plus profonde et plus attentive que le fait que l'esprit s'efforce de n'omettre aucune des questions qui doivent se poser. Indépendamment même de la distinction entre pensée réfléchie et pensée irréfléchie, ce que demande un interlocuteur à son adversaire pour le gagner à lui, c'est, souvent aussi, bien moins de changer son opinion sur un point donné que de faire un rapprochement entre ce point-là et tel autre point que le dit adversaire avait tout simplement oublié. Mais précisément un tel rapprochement est parfois à sa façon, même indépendamment de toute question d'amour-propre, aussi difficile à opérer qu'un changement d'opinion proprement dit: très aisé peut-être si on y avait songé plus tôt, il se heurte maintenant à cet état que le parler vulgaire désigne par le terme expressif être butté.

Pour en revenir au point de vue logique, qui était plutôt celui de notre texte, notons que là aussi le rapprochenient en un même point du temps « simultanément » des diverses données d'un problème est un élément, moins apparent, mais tout aussi réel et important, j'allais dire tout aussi matériel, que la valeur propre de chacune de ces données.

R. M. G.

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