
A propos d'un tract
Article paru dans Le Spectateur, n° 43, février 1913.
La réputation est tellement différente de la renommée qu'un homme qui n'aurait pas plus d'une douzaine d'amis aurait cependant une réputation : c'est-à-dire que quels que soient leurs divers avis au sujet de certaines de ses caractéristiques, ses amis se trouveront d'accord sur un ou plusieurs points particuliers. Il est certains traits de caractère qui ne peuvent pas passer inaperçus au cours de relations familières, par exemple si un homme est bavard ou silencieux, vaniteux ou modeste, aggressif ou timide, avare ou généreux, pieux ou irréligieux. Les amis d'un homme ne sont certainement pas aussi capables de juger s'il est sage ou sot, résolu ou hésitant, capable ou incapable; car en matière de sagesse nous ne pouvons mesurer la sagacité de nos amis que selon le degré de rectitude de notre propre jugement, et puisque nous sommes si souvent amenés, dans nos propres expériences, à considérer comme sage une action qui, dans la suite, se trouvera être une bêtise, nous pouvons fort bien nous tromper lorsque nous jugeons les actions d'autrui. Et puisque nous n'avons aucun moyen de déterminer avec le moindre degré d'exactitude les motifs sous-jacents des actions d'autrui, nous ne pouvons pas discerner avec certitude si un homme ne poursuit pas fermement son idée au moment même où il semble être le plus incohérent. Quant à ses capacités, il est bien connu que lorsqu'un homme rencontre dans la vie un succès inopiné, ses amis sont les seules personnes qui admettent difficilement qu'il ait vraiment réussi, et tout en déclarant publiquement qu'ils l'avaient toujours prévu, ils se confient l'un à l'autre qu'ils n'avaient jamais soupçonné qu'il fût « capable de cela ».
Ainsi nous voyons que, si restreint que soit le groupe de ses amis, un homme peut dans ce petit cercle avoir une fausse réputation; il peut être blâmé pour des faiblesses qui ne sont pas en lui, etl oué pour des vertus qu'il ne possède pas. Combien, dès lors, n'est-il pas plus facile pour un homme très connu et dont le nom est sur les lèvres non pas d'une douzaine mais de milliers d'individus, d'être revêtu d'une réputation qui ne lui appartient pas en propre! Car il est très fréquent, en ce qui concerne un homme public, que ceux qui parlent le plus de lui sont ceux qui le connaissent le moins, de sorte que c'est à des étrangers qu'il doit le caractère qu'il porte aux yeux des hommes. D'un reporter de journal ou d'un caricaturiste il peut recevoir une caractéristique que Dieu ne lui a jamais donnée et dont peut-être, il se serait bien passé; ou bien, sur un mot irresponsable d'un homme politique subalterne, il peut se trouver engagé dans une politique qui lui répugne absolument mais qu'il ne peut pas répudier à moins de passer aux yeux de certains pour un misérable ingrat et aux yeux des autres pour un caméléon.
C'est une chose curieuse, la façon dont les hommes se laissent courber sous le joug de leurs réputations, se laissent traîner çà et là contre leur vraie volonté, et peinent nuit et jour pour maintenir par l'effort ce qui a été gagné par hasard. Combien souvent ne rencontrons- nous pas un homme, aimable par ailleurs, se rendant malheureux et rendant malheureux tous ceux qui l'en- tourent dans son désir anxieux de ne pas laisser échap per sa réputation d'homme d'esprit? Ou bien d'est une vieile temme qui a eu autrefois une réputation de grande beauté et qui maintenant, dans ses vieux jours, s'affuble de la frivolité et des colifichets de la jeunesse et conne aux dieux et aux hommes un spectacle de pitoyable orgueil. Ici nous voyons un vieux dandy décrépit torturant ses pieds dans des bottines étroites et son cou dans un col serré, se pavanant et lorgnant, saluant et grimaçant, dans un ellort vain pour garder son ancienne réputation de bourreau des cœurs; et là nous voyons un jeune homme gaspillant ses revenus, se ruinant, pour être à la hauteur de sa réputation de grand joueur, - réputation acquise en une nuit, mais qui ne peut être maintenue que par une constante prodigalité. Combien fréquents sont les écrivains qui exploitent une même veine jusqu'à ce qu'ils soient rances et ennuyeux, simplement parce que les éditeurs et le public attendent d'eux un genre de travail déterminé! Qui sait combien d'hommes ont été pervertis et combien de carrières ont été dirigées de travers, par la faute de réputations de ce genre? Qui sait combien de conquérants ont été jetés de force dans des conquêtes qu'ils n'avaient ni le désir ni le cœurde faire, par crainte de paraître avoir perdu leur vaillance militaire?
Si l'on me demandait (ce que, je l'avoue, on n'a jamais fait) de dire quelques mots à des jeunes gens au sujet de la réputation, je ne m'étendrais pas sur les avantages d'une bonne réputation ni sur les inconvénients d'une mauvaise réputation. J'engagerais chaque jeune homme à apporter tous ses soins à faire sa propre réputation et, l'ayant faite, à ne plus y penser, si ce n'est pour lui faire servir ses propres fins. Je dirais, en effet, quelque chose comme ceci :
On dit communément que le monde accepte chaque individu à sa propre évaluation mais Je crois qu il serait plns exact de dire que la plupart des individus s'acceptent eux-mêmes d'après l'évaluation que leur donne le monde : ils deviennent ce que les autres croient qu'ils sont, ou bien, si cela leur est impossible, ils font tout ce qu'ils peuvent pour y arriver. Celui qui est devenu riche grâce à un coup de hasard est chaudement qualifié d'homme d'affaires avisé, et à partir de ce moment il se considère comme tel, dédaigne tout conseil et toute prudence et tombe la tête la première dans les pièges que lui tendent ceux qui n'ont pas été dupes de la fausse rumeur de son habileté. Un autre, tout aussi intelligent que n'importe qui, a échoué dans une première entreprise et, s'entendant traiter de bon à rien, il tient pour vraies les conversations oiseuses des autres et se résigne à l'obscurité pour le reste de son existence. Un troisième, ayant été appelé vicieux dans sa jeunesse, est convaincu de sa propre perversité et n'essaie pas de s'amender. Un quatrième, qui a été appelé lâche, en raison peut-être d'un moment d'hésitation, ne fait plus jamais appel à son courage. Un cinquième, à qui on donne le nom de sot, craint toujours de mettre son esprit à l'épreuve, de peur d'attirerl'attention sur sa stupidité.
Or, voici mon avis, jeunes gens. Ne considérez pas comme vérité certaine ce que les autres disent de vous. Vous ne vous pressez pas de vous associer aux jugements hâtifs que l'on porte sur vos amis, pourquoi le faire pour ceux que l'on porte sur vous? Ne permettez pas au monde de vous dire ce que vous êtes, ni ce que vous serez. Regardez dans votre âme et voyez ce que vous êtes; regardez dans votre esprit et voyez ce que vous désirez devenir; ceci fait, attachez vous à tailler votre vie d'après votre propre modèle. Si vous pouvez réussir, réussissez aux conditions posées par vous-même, et à votre manière. Si vous devez échouer, que votre échec soit dû à vos propres fautes et non pas aux bavardages de vos connaissances et de vos amis. Si vous êtes mauvais, soyez mauvais parce que vous voulez l'être, non pas parce que d'autres veulent que vous le soyez ou parce que d'autres disent que vous l'êtes. Si vous êtes bon, ne soyez pas bon pour l'amour de votre réputation ni même pour l'amour de Dieu, mais seulement pour l'amour du bien. Et si, ayant fait tout cela, vous découvrez que vous vous êtes fait une réputation qui ne vous plaît pas, défaites-la, et recommencez-en une autre; car bien qu'il soit plus difficile de défaire une mauvaise réputation, — qu'elle soit votre propre ouvrage ou qu'elle soit faite pour vous par les autres, - que d'en défaire une bonne, la chose est cependant possible.
Traitez votre réputation comme vous traitez votre ombre : que ce soit elle qui vous suive et non vous qui la suiviez. Un nom honorable est une belle possession, et très désirable, mais une volonté ferme et une âme forte seront pour vous d'une utilité et d'un soutien plus grands que la meilleure réputation du monde.
Robert J. Shores.
(Trad. Françoise Martin-Guelliot.)