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couverture de la revue Le Spectateur

L'impératrice Frédéric et la défense des absents

Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.


Un reproche communément et âprement adressé par les Allemands à l'Impératrice Frédéric est de n'avoir jamais considéré comme sa patrie le pays sur lequel son mari était appelé à régner et d'être trop profondément et trop clairement restée Anglaise à la Cour de Berlin et sur le trône même de Prusse. Un professeur allemand, M. Leinhaas, cherchant à réhabiliter sur ce point la mémoire de la souveraine, et à la défendre en particulier contre les attaques du vieux poète Gustave Freytag, écrit, entre autres choses, dans un article publié successivement en Allemagne par la revue Nord und Süd et en Angleterre par le Nineteenth Century (nous traduisons d'après ce dernier) :

« Je dois insister expressément sur ce point que l'Impératrice aimait son nouveau pays avec tout son cœur, et tendait toujours à travailler pour lui. J'admets en même temps qu'en Allemagne elle donnait souvent l'impression de préférer l'Angleterre, mais ceux qui l'approchaient de près savaient que cette idée était fausse. La contradiction est expliquée par ce fait — j'y attache une grande importance et j'y insiste — que dans la conversation l'impératrice était toujours du côté des absents, personnes ou partis. En Allemagne elle n'avait pas assez de mots pour louer l'Angleterre; en Angleterre elle exaltait de toute manière tout ce qui était Allemand et le donnait en modèle sur tous les points. Son grand sens de justice inné, joint à l'esprit de contradiction, donnait la clé de la façon personnelle qu'elle avait de réclamer justice pour les absents et souvent de les défendre avec exagération; et cela implique une rare noblesse de cœur et d'esprit.» Nous ne faisons pas ici œuvre d'historien, et nous admettrons donc, sans autre preuve, le témoignage de M. Leinhaas.

Il convient d'abord de remarquer qu'ayant l'intention, dans le passage cité, d'effacer un certain reproche adressé à un personnage historique, l'auteur ne conteste ni la matérialité des faits servant de base à ce reproche (conversation et attitude générale de la souveraine) ni la bonne foi des personnes qui invoquent ces faits. Il ne reproche même pas à proprement parler aux conclusions que ces personnes en tiraient d'avoir été en contradiction avec ces faits.

Il signale au contraire une circonstance telle que nécessairement les faits qui se présentaient à la connaissance des Allemands appelés à juger leur Impératrice étaient comme sélectionnés, contre-sélectionnés plutôt, de façon à les induire en erreur. Ne parlons donc pas, comme on aime à le faire, de généralisation hâtive : si multiple, si variée, si complète même qu'eût été la série des expériences, il aurait toujours fallu qu'ils se trompent puisque du fait même qu'ils étaient Allemands la princesse se montrait anglophile.

On comprend que c'est là une des formes les plus spécieuses de l'illusion de totalité puisque la part d'expérience prise par nous pour l'expérience totale ne se trouve pas ici découpée par un hasard qui risque toujours de se trahir et qui, dans le cas de très fréquentes expériences, se range plus ou moins sous la loi des grands nombres, mais qu'au contraire elle est en quelque sorte soigneusement dessinée de façon à nous induire plus sûrement en erreur.

Toutes les expériences d'une première sorte (sentiments anglais de l'Impératrice) sont conservées, et toutes celles de la seconde sorte (sentiments allemands) sont éliminées. Pour parler comme les physiciens, l'erreur dans une telle « illusion de totalité » est systématique, au lieu qu'elle est accidentelle dans le cas d'une simple généralisation hâtive. Avec autant de certitude que l'erreur des Allemands considérant leur souveraine comme restée exclusivement Anglaise, un psychologue instruit sur la nature de l'Impératrice Frédéric aurait pu prévoir celle des Anglais considérant leur ancienne princesse royale comme devenue exclusivement Allemande.

Il est clair que, pour la commodité de l'expression, nous avons donné, dans ce qui précède, au renseignement du Professeur Leinhaas sur la psychologie de Impératrice une rigueur mathématique fort exagérée sans doute. Personne n'en aura été dupe et n'aura été en peine de faire les corrections nécessaires.

Il reste précisément à se placer à ce point de vue psychologique. D'où vient cette tendance à se mettre invariablement du côté des absents? Chez une personne animée d'un grand sens de justice et douée d'une expérience aussi variée que peut l'être celle d'une princesse appelée « par métier », sinon par goût, à connaître deux pays comme on ne connaît en général que celui où on est né, une pareille tendance naît probablement d'une double constatation facile à faire, mutatis mutandis, sur presque toutes les conversations.

En premier lieu, dans un entretien courtois, les habitudes de politesse et la crainte de désobliger les interlocuteurs contribuent à créer en faveur des présents une sorte de privilège, dont la contrepartie est supportée tout naturellement par les absents. Les faits étant presque nécessairement sollicités, au moins par une convention tacite de langage, en faveur de ceux qu'on cherche plus ou moins sincèrement et habilement à flatter, il en résulte que, même en supposant absente toute tendance à la médisance, ceux qui se sont pas là sont destinés, en maintes occasions, à jouer les mauvais rôles qui ne peuvent rester inoccupés.

En outre, et cela est surtout frappant de pays à pays, l'ignorance des conditions réelles de vie de ceux qui ne sont pas sans cesse à même de rectifier les erreurs commises à leur égard est en général considérable. Elle est d'ailleurs d'autant plus invincible qu'en l'absence des données exactes, ce sont les données conventionnelles, les mêmes chez tous les individus d'un même milieu, qui donnent l'illusion d'un accord trompeur. Assurément, et c'est souvent le cas en matière internationale, l'erreur peut être plus favorable que la vérité; mais un esprit vraiment épris de justesse, sinon de justice, sait bien qu'à la longue l'erreur est toujours, au sens propre et au sens figuré, inique. Au surplus, et telles étaient les circonstances dans le cas de l'Impératrice allemande, si quelqu'un est connu ou soupçonné comme favorable à un groupe, les « rectifications » qu'il fera à l'égard de ce groupe seront toujours considérées comme des tentatives de « justification », d'ailleurs plus ou moins... justifiées, et très probablement partiales.

Donc, à ce double égard, le privilège, en quelque sorte purement linguistique, des présents, et leur ignorance vis-à-vis des absents mettent une personne à la fois juste et avisée (nous dirions prévenue si le mot n'avait un arrière-sens) dans une attitude de défense, de contre partialité, si l'on veut, qui donne aisément l'apparence d'une attitude de partialité.

Le Professeur Leinhaas parle en outre d'esprit de contradiction (contradictoriness). C'est en effet l'impression que donne souvent une certaine forme du sens de justice. Ceux qui sont injustes, l'étant souvent de façon fort innocente, et souvent leur esprit étant occupé au moment même où ils expriment leurs jugements injustes par un sentiment général de bienveillance vis-à-vis de certains tiers, ils ressentent tout naturellement l'intervention négatrice ou rectificatrice de leur interlocuteur comme le fait du désir de contredire. Ce sentiment est très plausible: « Le mal que nous disons des absents, pourraient-ils objecter, ne leur nuit guère, tandis que vous, c'est à des présents que vous vous attaquez, les convaincant d'erreur, en tout cas vous opposant à eux, au lieu de conserver cette attitude de bienveillance tranquille qui est normale en bonne compagnie. » Leur reproche est d'autant plus naturel que, pour l'esprit commun, l'erreur est toujours ou bien moralement coupable, ou bien signe d'infériorité intellectuelle. On conçoit difficilement que celui qui signale une erreur de son interlocuteur l'impute aux circontances plutôt qu'à la mauvaise foi ou à quelque manquement de l'esprit.

On voit, par un exemple choisi parmi bien d'autres, combien tout conspireà rendre difficile une juste appréciation des hommes les uns par les autres. M. Georges Aimel nous montrait, le mois dernier, le rôle éminent qu'avait à jouer en pareille matière l'intuition, avait certes raison, mais on ne doit pas non plus oublier que l'intelligence proprement dite a aussi son rôle, rôle non pas peut-être définitif ni central, mais rôle préparatoire consistant dans le déblaiement de quelques-uns des nombreux obstacles, des pièges plutôt, qui se trouvent à chaque pas sur la route du jugement.

R. M. G.

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