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couverture de la revue Le Spectateur

L'évolution des formes grammaticales

Article paru dans Le Spectateur, n° 43, février 1913.


A. MEILLET. L'évolution des formes grammaticales. SCIENTIA, I-XI-1912.

Dans : je suis parti, suis n'a aucun sens propre; il est simple élément grammatical. Cependant, l'on sait que suis a été tout d'abord un mot autonome; il l'est encore dans : je suis chez moi.

Un grand nombre de formes grammaticales - et toutes celles qui ne sont point formées par analogie — trouvent leur origine, comme il arrive pour : je suis parti, dans la transformation d'un mot autonome en élément grammatical.

M. A. Meillet examine longuement le procès, et, plus brièvement, indique la cause d'une telle transformation.

I. Il est, en toute phrase, des mots principaux et des mots accessoires. Dans : laissez venir à moi les petits enfants, laissez et petits sont mots accessoires. L'on entend par là qu'ils n'ont point de sens propre, mais ne prennent une valeur que par leur union avec ces mots principaux : venir et enfants.
Laissez, par contre, serait le mot principal dans : laissez cela!; et petit dans : apportez le petit paquet [et non point le gros].
De ce qu'un mot est accessoire résultent pour lui deux sortes d'altérations :

  1. Les unes touchant à son sens : perte progressive, totale ou partielle, de ce sens. Pied dans : pied de lampe, veux dans: je veux faire ont perdu une grande part de leur signification concrète.
  2. Les autres touchant à sa prononciation, à sa forme, qui s'abrège et s'affaiblit. Le latin noenum devient ainsi nón: hiu lagu devient en vieux haut allemand hiutu. L'affaiblissement du sens, l'affaiblissement de la forme des mots accessoires vont de pair. Quand l'un et l'autre sont assez avancés, le mot accessoire finit par ne plus être qu'un élément privé de sens propre, joint à un mot principal pour en marquer le rôle grammatical.

II. Le « besoin de parler avec force », le « désir d'être expressif » nous conduit sans cesse a unir des mots nouveaux et, par là, à créer des mots accessoires. Il provoque ainsi la tranformation grammaticale. C'est par le « besoin d'insister » que la négation indo-européenne ne devient en latin noenum (pas un), que ne devient en français ne... pas, ne... point. Car « l'on parle le plus souvent pour agir sur les autres en quelque manière, et l'on fait ce qu'il faut pour les toucher ».

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Il est curieux que le désir d'être expressif nous conduit, aussi bien qu'à unir des mots nouveaux, à donner une valeur plus grande aux éléments des mots que nous possédons déjà.

La phrase : je veux dire n'a, dans la plupart des cas, que ce sens : je dis, je fais entendre, ou cet autre: je dirai. Le désir d'être expressif pourra la transformer en: je veux vraiment dire, je peux absolument dire, je veut toul à fait dire, ou bien au contraire donner une valeur distincte à chacun de ses éléments : je—veux-dire.
L'on ne retrouve plus, sans doute, en je ferai, facere 3. habeo (j'ai à faire, je dois faire). Et cependant sa dualité de sens lui peut être, en quelque sorte, rendue par une prononciation plus appuyée, et proche de l'épellation : je-fe-rai.

A quoi tient la différence entre les deux cas ? A ceci sans doute : ajouter à la phrase primitive des mots nouveaux - et donc des pensées nouvelles, car l'opinion commune ne sépare pas les deux choses - c'est donner une justification extérieure et presque une preuve de sa pensée. Se servant au contraire de la phrase usuelle, l'on veut imposer cette pensée pour elle-même, et, par la prononciation appliquée, en faire seulement mieux apparaître le détail. Le premier fait relèverait ainsi du langage de persuasion, le second du langage d'ordre.

Toutes distinctions dont aurait à traiter une logique réelle. Et de quel secours lui seraient ici les conclusions ou les lois de la linguistique, et quelle aide plus particulière et quelles directions précieuses nous apporte l'œuvre de M. A. Meillet, les notes qui précèdent l'indiquent de manière fort insuffisante.

J.-P.

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