
Importance des généralités dans l'enseignement des sciences
Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.
Une étude sur la méthode d'une science nouvelle, la chimie physique, débute ainsi (De la Méthode dans les sciences. 2e série. Alcan, 1911) :
« Il est difficile, dit M. Jean Perrin, de caractériser une Science en quelques lignes de manière à en donner une idée suffisamment exacte à ceux qui n'ont pas déjà parcouru son domaine entier. On peut douter, d'ailleurs, de l'intérêt d'une pareille analyse dans le cas d'une Science déjà ancienne : on sait alors très bien quelles matières en forment l'objet, et l'on croit avoir le sentiment de son unité (parfois peut-être avec juste autant de raisons qu'on en peut avoir à trouver « naturel » d'acheter dans une même boutique des timbres-Poste et du tabac). Mais l'utilité d'indications très générales est moins discutable dans le cas d'une science nouvelle : ces indications contribuent alors à orienter l'esprit dans la direction, cette fois inconnue, où il va s'engager; de plus, elles peuvent faciliter la critique d'une classification qui a réuni certains faits ou certaines théories d'une façon que le temps n'a pas encore éprouvée.
Sans me faire trop illusion sur la portée possible d'une pareille tentative, je veux donc essayer de délimiter le domaine que prétend se réserver la Chimie physique. Pour cela, je dois rechercher tout d'abord ce qui fait l'unité logique de chacune des deux disciplines dont la nouvelle Science est dérivée, en accentuant surtout les caractères par lesquels ces disciplines diffèrent et peuvent se compléter l'une l'autre. »
Le physicien qu'est M. Jean Perrin a écrit avec trop de modestie ce dernier alinéa, et c'est rendre grand service à une science naissante que de rechercher les caractéristiques du domaine qu'elle commence à explorer, et des méthodes que les faits tendent à lui imposer. Des considérations de cet ordre devraient précéder le début habituel de toute série de leçons sur quelque science que ce soit. Mais il est rare de rencontrer un professeur qui commence son cours de géométrie, d'algèbre ou de physique par un aperçu général sur le programme qu'il va développer! Faut-il supposer que bien des esprits scientifiques trop exclusivement nourris de faits, ne se sentent à leur aise que parmi les faits, et que pour eux les vues d'ensemble sont de ces choses intimes dont on parle peu quoiqu'on y tienne beaucoup et pour lesquelles, d'ailleurs, les mots sont difficiles à trouver? Faut-il supposer que toute spéculation dégagée des faits ait pour eux un relent de philosophie, et ne mérite pas le temps nécessaire à la présenter?
La légende, toujours plus vraie que l'histoire, a retenu le préambule typique d'un professeur d'autrefois : " Messieurs, chargé par le gouvernement de vous enseigner la géométrie descriptive, soit xy la ligne de « terre...»
Sans doute la pratique d'une science suffit en général à faire saisir à l'élève ou à l'étudiant, au bout de quelques temps du moins, ses caractéristiques et ses méthodes, mais ces notions restent souvent pour lui vagues et inexprimées, sinon fausses. Quel résultat déconcertant fournirait une enquête sur l'idée que se font les élèves d'une définition et d'une démonstration, dans les classes où ils abordent l'arithmétique théorique ou la géométrie !
Et c'est ainsi que beaucoup d'entre eux se figurent dês l'abord n'avoir pour les sciences aucune disposition et n'y pouvoir rien comprendre. Il serait d'une grande utilité qu'on exige des professeurs de sciences de dicter au début d'un cours, tout au moins, un programme raisonné, et au commencement de chaque leçon un résumé ordonné.
Mais il faudrait pour cela que tout professeur se soit fermement proposé de suivre un programme déterminé et qu'il l'ait divisé d'avance en un certain nombre de leçons correspondant aux séances dont il dispose; et cela encore est rare.
L'idée n'est pas assez répandue, que la place de la table des matières est en tête d'un livre, non à la fin, et que c'est cette table qu'il faut lire d'abord.
Cette manière de faire ne serait pas un luxe de l'enseignement, on peut dire que les considérations générales éclaireraient le chemin en avant et en arrière à quelque distance, tandis que la suite des définitions et démonstrations toutes nues est semblable à une lanterne sourde éclairant le sol seulement où l'on pose le pied. Or il est inutile de demander à deux voyageurs ayant parcouru la même route l'un le jour, l'autre la nuit, lequel s'est le plus facilement orienté, et serait capable de recommencer le trajet avec le moins d'hésitation. Nous prions le lecteur de nous excuser d'être descendu à des considérations de détail, plus terre à terre que celle que semblait annoncer la citation du début. Elles sont toutefois du même ordre, car aux yeux du débutant, toute science est naissante, et elle doit lui être exposée entourée des precautions et des soins maternels que prennent les savants des sciences naissantes.
O. C.