aller directement au contenu principal
couverture de la revue Le Spectateur

En passant

Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.


CORRESPONDANCE

En passant

L'autre soir, dans la rue de Rennes, à une heure où tout le monde se presse sur les trottoirs étroits pour rentrer à la maison, un terrassier marchait à peu de distance derrière une petite bourgeoise bien mise. L'un et l'autre allaient d'un bon pas. Soudain, attirée par une devanture de modiste, la jeune élégante, pour regarder un chapeau, sarrête. Le terrassier, nayant pas le temps de ralentir, lui monte sur les talons et manque de culbuter :

Elle. - Brutal, va! Vous ne pouvez donc pas faire attention!
Lui. — On avertit au moins quand on s'arrête si brusquement !

Et, pendant que l'altercation attirait les badauds, je souriais en songeant que les deux adversaires n'étaient pas plus coupables l'un que l'autre : la dame avait parfaitement le droit de s'arrêter et l'ouvrier n'avait pas fait exprès d'étriller les talons de la dame.

Mais ce n'était certainement pas un « travailleur conscient », car, s'il l'avait été, il se serait aperçu de la « supposition de personne » qui s'était accomplie dans son esprit et qui était la cause de tout le mal. Il avait supposé que la petite dame était à sa place ; or, lui n'avait d'autre souci que de regagner promptement son logis ; donc la petite dame devait aussi avoir hâte de retrouver ses pénates, et, pour cela, continuer son chemin du même train et dans le même sens qu'auparavant. Quel mauvais psychologue !

C'est cependant un travers assez commun que celui de prêter aux autres les intentions, les idées, les sentiments qu'on a soi-même. Il n'est pas rare que nous supposions, par exemple, a notre interlocuteur des sentiments semblables à ceux qui nous animeraient ou des raisonnements analogues à ceux que nous aurions faits si nous avions dit ce qu'il vient de dire.

Et ce travers n'est pas sans inconvénients. On en a vu un exemple dans le domaine de l'action. C'est pour eviter d'ailleurs des accidents semblables, mais plus graves, que la police a prescrit aux conducteurs de voitures qui veulent obliquer à droite ou à gauche, d'étendre le bras du côté où ils vont barrer la route : on évite ainsi que les voitures qui suivent heurtent celle qui tourne. Si la police avait édicté la même règle pour les piétons, notre terrassier n'aurait pas fait la course aux obstacles en terrain plat.

Dans le domaine des idées, cette habitude de préjuger les idées ou les sentiments des autres présente également des dangers. Elle conduit à des méprises, à des malentendus, à des propos aigre-doux, à des querelles, à des fâcheries, à des coups parfois. Pourquoi cela ? Bien souvent, parce qu'on a substitué aux pensées du prochain les siennes propres ; si ces pensées personnelles ne sont pas très charitables pour le moment, on suppose que l'interlocuteur a eu l'intention de vexer, et il en résulte une altercation.

Dans un numéro précédent (1), M. Joussain dénonçait, avec perspicacité, cette tendance fréquente qu'on a de tirer immédiatement toutes les conséquences d'une idée émise par un interlocuteur et de supposer qu'il les admet. Dans le cas présent, c'est le contraire qui produit : au lieu de préjuger la conséquence de l'idée émise, on en préjuge la source, l'origine.

D'où cela vient-il ? Est-ce de la précipitation dans nos jugements, est-ce de l'étroitesse de nos vues, est-ce de l'inconscience ou nous sommes de maintes petites opérations intellectuelles dont la révélation jette parfols un jour aussi surprenant que cruel sur notre fonds intime ? Nous posons la question, et poser la question..., ce n'est pas la résoudre.

СH. BLAEVOET.


  1. Cf. l'article de M. Joussain « Vous pensez... donc vous devez aussi » dans le n° 45 du Spectateur, P. 162.

Retour à la revue Le Spectateur