
En lisant les journaux
Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.
De plusieurs journaux du 10 mai 1913, dans le récit de l'exécution de l'assassin Lhomme ayant eu lieu la veille à Béthune :
« Il s'habille sans le secours des gardiens, puis assiste à la messe. Pendant que les aides du bourreau procèdent à sa toilette, il est tellement maître de lui qu'il remarque l'absence d'un de ses gardiens et en témoigne son étonnement. Mais, où est-il donc, ce Grosjean ?»
Ce récit ayant paru en termes identiques dans un grand nombre de journaux a été vraisemblablement communiqué par une agence. Nous ne prétendons pas rivaliser avec cette agence en matière d'expérience relative à la psychologie des condamnés à mort. Mais précisément nous nous demandons si la « preuve » donnée ici de ce que Lhomme était « maître de lui » est bien conforme à l'expérience ou si le raisonnement dans lequel elle intervient n'est pas plutôt un de ces raisonnements automatiques, aprioriques, par symétrie, comme nous en faisons constamment en matière psychologique courante. Evidemment il serait plus naturel, plus satisfaisant pour l'esprit, plus « catadoxal » que ce soit quand nous sommes lucides, et seulement alors, que nous remarquons certains détails: n'est-ce pas là presque la définition de la lucidité, de la maîtrise de soi? Sans
doute, mais l'expérience n'enseigne-t-elle pas que bien souvent, c'est quand nous sommes désempares, physiquement ou moralement, parfois au milieu d'un délire, qu'un détail insignifant accroche, on ne sait pourquoi, notre regard et retient notre attention? C'est drôle,c est absurde si l'on veut, mais c est comme ça. Inversement la psychologie des témoignages, ou plutôt la simple observation courante, la confrontation par exemple de récits faits d'un même événement par deux témoins de bonne foi, lucides et « maîtres de soi », prouve assez,on le sait, qu'il n'est nullement nécessaire que nous « ayons la berlue » pour que des détails et plus que des détails nous échappent absolument. Il faut s'y résigner, la vraisemblance et la logique (dans un des sens vulgaires du mot) ne règnent pas plus dans la psychologie des petites choses et la psychologie de l'intelligence qu'elles ne règnent (ou là chacun proclame qu'elles ne règnent pas en effet) dans la psychologie des grands sentiments et des passions, pas plus encore que dans la nature animée ou inanimée.
Du Figaro du 16 mai 1913, « petite chronique des lettres » de M. Ph. Emmanuel Glazer, au sujet du livre Les Anges gardiens de M. Marcel Prévost:
« ... Ce n'est pas seulement un livre d'un intérêt palpitant,... c'est aussi un livre utile qui dénonce de la façon la plus persuasive et la plus vivante un des dangers sociaux de ce temps-ci:... [celui qui menace] une maison française dont les portes s'ouvrent à deux battants devant l'étrangère [institutrice ou gouvernante] ». Suit un court résumé du roman: les malheurs amenés dans quatre familles par l'institutrice étrangère, une Allemande, une Anglaise, une Italienne et « enfin Rosalie, la Luxembourgeoise, une brave fille, celle-là, et qui pourtant, malgré elle, apporte le désastre dans la famille Ropart d'Anay par la passion qu'elle inspire au maître ».
On est d'abord porté à se demander en quoi le récit de ce dernier « désastre » appuie la thèse du roman, qui est le danger des institutrices étrangères, car les Françaises ne sont sans doute pas incapables d'inspirer des passions; et d'autre part la facilité, plus ou moins grande suivant la proximité, de se procurer des renseignements exacts ne semble pas jouer sur ce point un tres grand rôle. Mais cette objection prouverait qu'on comprend mal ce qu'est l'action d'un roman à thèse destiné à un public qui actuellement (s'il ne l'a toujours été) est incapable de retenir d'un livre autre chose qu'une impression d'ensemble. M. Marcel Prévost ne cherche pas à «prouver » que l'usage des institutrices étrangères constitue un danger. A quoi bon? La catégorie « preuve » n'a guère d'existence pour son public. Ce qu'il veut, et c'est son droit, c'est donner à ce public une impression défavorable, le plus défavorable possible, de ce qu'il a été amené lui-même à considérer comme un danger. Donc, plus de touches sombres il pourra donner à son tableau de la corporation visée, mieux cela vaudra. L'absence d'un rapport de cause à effet entre telle de ces « touches sombres » et le fait que l'institutrice en question est étrangère, absence qui constituerait un vice rédhibitoire s'il s'agissait d'une démonstration sociologique, est donc ici de conséquence nulle. On voit qu'il y aurait à étudier les règles toutes spéciales d'un certain « art de persuader » en matière d'œuvre littéraire « à thèse ».