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couverture de la revue Le Spectateur

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Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.


Enseignement et culture

Au cours des querelles qui se poursuivent depuis déjà plusieurs années sur l'enseignement universitaire et, plus particulièrement, sur « la réforme de 1902 », on a maintes fois fait intervenir, surtout du côté des adversaires de cette réforme, la différence essentielle qui existe entre l'acquisition de données positives plus ou moins utiles, d'une part, et, d'autre part, la formation reçue par l'esprit de certaines études désintéressées. Et, certes, c'était bien là un des éléments les plus importants, au point de vue individuel et social, du problème qu'on se posait. Mais, chose étrange, à part de très rares exceptions, celle par exemple d'Henri Poincaré dans sa brochure sur l'utilité des « humanités classiques » pour la formation des futurs savants, on n'a guère songé à indiquer, avec quelque précision et quelques détails, d'abord quelles qualités il importait de développer dans l'esprit des élèves de l'enseignement secondaire, puis de quelle façon telles ou telles études développaient ces qualités. Ce n'est nullement préjuger la réponse à cette double question que de rappeler ici les termes de cette dernière.

D'autre part, ce ne sera pas sortir de la réserve à laquelle nous sommes astreints sur la question qui nous semble très mal posée sans que nous ayons la compétence suffisante pour la bien poser, que d'enregistrer [1] les réflexions d'un médecin, directement appliquées par lui à l'enseignement de sa profession, mais dont on ne manquera pas d'apercevoir la portée vis-à-vis d'un des nombreux problèmes partiels constituant le probleme général de la culture : le rôle de l'enseignement historique en tant que donnant à l'esprit, non pas seulement la possession de certaines connaissances, mais l'habitude de se placer à certains points de vue et de faire jouer certaines idées.

De même la citation de M. Gustave Lanson [2] extraite, croyons-nous, par l'Action du rapport presenté récemment par celui-ci en qualité de secrétaire du conseil de l'Université de Paris, en précisant ce qu'il faut entendre par l'esprit « scientifique » en matière d'études littéraires, indique certaines des qualités que ces études peuvent développer et dont l'esprit fait ensuite usage, non seulement pour elles-mêmes mais en dehors d'elles, c'est-à-dire dans la vie réelle.

Enfin un géographe, M. Paul Dupuy, nous explique comment il faut comprendre lenseignement d'une science particulière pour le faire servir au développement de facultés d'observation partout nécessaires [3).

[C1] « L'histoire est le cadre de toute culture, scientifique aussi bien que littéraire. Aucun objet de connaissance n'entre vraiment en notre possession, si nous ne l'avons situé dans ce cadre. Ou encore, si l'on veut, l'histoire anime nos connaissances, leur communique la vie. Elle leur fait franchir à nouveau, pour nous, les étapes du temps; elle leur donne une enfance, une jeunesse, une maturité, parfois une verte vieillesse. Quand nous regardons nos sciences à la lumière de l'histoire, elles perdent cette rigidité un peu froide et immuable que leur prête l'enseignement dogmatique : nous apercevons en elles les signes de l'évolution et de la vie; nous retrouvons sur elles l'empreinte tantôt géniale et souveraine, tantôt maladroite et touchante qu'y ont laissée les efforts de leurs artisans. Et, à nous apparaître ainsi plus humaines, elles nous deviennent plus précieuses, et nous les comprenons mieux.

Cela est vrai de la médecine comme des autres sciences. Elle n'est pas un corps de doctrine qu'il faut s'assimiler, ni un monument de vaste architecture où chacun de nous apporle s'il le peut sa pierre. Elle est une créature de l'effort humain, et elle vit de la vie des hommes, changeant, se renouvelant, progressant avec eux. Les médecins d'âge mür, et qui réfléchissent, savent combien, en vingt ans, notre science s'est transformée. De nos idées directrices de 1892, il n'en est guère qui aient gardé quelque vertu aujourd'hui. Et la plupart de nos idées directrices actuelles n'auraient aucun sens pour un médecin d'alors qui aurait vécu sur son fonds. Il est fort instructif d'avoir suivi cette évolution avec clairvoyance, de pouvoir comparer ce que nous savons et concevons maintenant à ce que nous savions et concevions naguère. Rien n'aiguise et n'entretient mieux ce sens critique aussi indispensable au progrès que l'esprit d'invention et d'observation.

Mais les jeunes, ceux qui commencent seulementl'apprentissage de notre métier, ne peuvent avoir, de l'évolution de la médecine, une expérience personnelle. Ils sont enclins à admettre tout ce qui leur est enseigné comme un bloc où les acquisitions les plus récentes et les notions les plus antiques sont confondues pêle-mêle. Les grandes découvertes du passé — même d'un passé très proche de nous — ne leur inspirent qu'un intérêt médiocre, parce qu'ils ignorent tout des circonstances où elles furent faites, des efforts qu'elles coûtèrent, des erreurs qu'elles dissipèrent. Et, par une conséquence naturelle, les plus grandes découvertes du présent les laissent non pas indifférents, mais sans enthousiasme et sans reconnaissance. Pour être bon médecin, il faut aimer la médecine. On ne peut l'aimer bien, sans aimer aussi ceux qui l'ont menée où elle est aujour d'hui. L'on éprouve alors qu'en faisant de son mieux on paie une dette. C'est pourquoi il me paraît utile et de saine pédagogie de se replacer, de temps à autre, au point de vue historique, pour comparer, avec le recul suffisant, le présent au passé.

Je veux le faire aujourd'hui à propos de la percussion et de l'auscultation, ces deux méthodes d'exploration classiques et fondamentales. Leur invention, par Auenbrugger en 1761, et par Laennec en 1819, nous paraît à tous capitale. Et l'on est unanime à reconnaître qu'elles réalisaient un immense progrès. Mais un progrès... sur quoi? Ces moyens d'investigation devenus pour nous la banalité même, quel ensemble de méthodes séméiologiques venaient-ils compléter? L' « admirable sens clinique des Anciens » est un dogme intangible. Il est entendu que, d'Hippocrate à Corvisart, se sont succédé de « merveilleux observateurs », tirant le plus étonnant parti des moyens rudimentaires dont ils disposaient. Quels étaient ces moyens? Ou, pour limiter et simplifier la question, comment faisait-on le diagnostic d'une affection thoracique, alors qu'on ne percutait ni n'ausculait ? A quels signes reconnaissait-on une pneumonie, une phtisie pulmonaire, un épanchement pleural? ...»

E. Rist : « Le diagnostic des maladies thoraciquesavant l'invention de la percussion et de l'auscultation » (Leçon faite à l'hôpital Laennec). - La Presse médicale, 3 mai 1913.

[C2]... « Il convient de dire un mot de l'esprit général de l'enseignement que donne la Faculté des Lettres. On le représente généralement, tantôt pour le louer et tantôt pour le décrier, par le terme de scientifique. Ce qualificatif n'est point inexact, a condition qu'on l'entende bien. Il n'y a plus personne à la Faculté pour s'imaginer que les idées qu'on atteint au terme du travail dans les études littéraires, soient des vérités comparables aux vérites mathématiques, ni même aux lois de la physique. Il n'y a plus personne pour essayer de transporter les procédés et les formules des sciences dans les lettres, pour renouveler les tentatives de Taine et de Brunetière, et pour instituer une méthode autrement qu'en considérant la nature de l'objet à connaître et les conditions dans lesquelles il est connu.

Mais, par-dessus toutes les différences individuelles d'esprit et de talent, il semble bien que les professeurs de la Faculté des Lettres, sans s'être concertés, soient d'accord pour estimer qu'il y a, dans les études qui en constituent le domaine, des parties qui peuvent être traitées par des méthodes exactes et où l'on peut espérer obtenir des résultats ou rigoureusement ou suffisamment certains et précis ; que cette part de connaissance positive va s'accroissant sans cesse; que la possession d'un savoir exact et d'un esprit critique est nécessaire pour bien faire les études mêmes qui ne sont pas, par leur nature et leurs conditions, susceptibles de procurer des résultats qu'on puisse appeler, par métaphore ou par hyperbole, scientifiques ; que l'imagination même et le sentiment ont besoin d'être réglés, d'avoir leur route jalonnée par les données positives de l'érudition, de l'observation et de l'expérience; enfin que, si les études de l'ordre des lettres ne sont point, dans leur ensemble, scientifiques par leurs méthodes et leurs résultats, l'esprit avec lequel on aborde ces études doit être scientifique. Par les mots esprit scientifique, on entend le respect de la vérité, l'effort pour atteindre à toute la vérité accessible à un certain moment dans un certain ordre de recherches, la volonté sincère de se garder contre les causes d'erreur qui viennent des autres et de nous de nous surtout, par nos intérêts, nos prejuges, nos passions, notre paresse ou notre légèreté, l'engagement perpétuel et comme le vœu de ne rien avancer sur aucune matière qu'on ne s'y sente autorisé par un examen sérieux et impartial. C'est par cette communauté d'esprit surtout, par cette communauté seule, que les méthodes des Lettres se relient à celles des Sciences.... » Gustave Lanson. « Le rôles des Facultés des Lettres ». — L'Action, 17 avril 1913.

[C 3] « Or, nul enseignement n'a plus besoin de ce maître idéal que celui de la géographie locale. Si les lecteurs du livre de Mlle Maucourant [Géographie du département des Ardennes] s'en servent dans l'esprit où elle l'a écrit, il sera pour eux, avant tout, un excitant au travail et à la réflexion personnels. En réalité, aucun livre ne peut être utile que s'il est repensé par ceux qui l'ont lu. Pour celui-ci, qui doit servir de support à beaucoup de géographies locales distinctes, il ne suffira pas que ses données vivent et s'organisent dans l'esprit de ses lecteurs; il faudra aussi que ceux-ci saisissent et cherchent toutes les occasions possibles de les confronter à des réalités. Chacun, dans le cercle où il vit et où il peut observer, devra se préoccuper sans cesse des rapports entre ce qu'il aura lu et ce qu'il verra de manière à créer en lui-même cette faculté de representation intérieure, par laquelle la vue de l'esprit saisit à la fois l'aspect des objets et leur structure intime, l'apparence des phénomènes et leur mécanisme caché. C'est la faculté qui nous élève au-dessus de l'empirisme animal. Le maître ne peut la faire naître, l'exercer et la fortifier chez lui-même au point où elle s'exerce spontanément et sans effort.

Qu'une telle faculté soit, pour la pratique de la vie, non un instrument de luxe ou de distraction, mais un instrument d'une utilité incontestable, cela na pas besoin, je pense, d'être démontré ici. Et que l'éducation de cette faculté puisse, dans le milieu où vit l'enfant, être associée à l'évolution naturelle de son intelligence c'est sur quoi tous les maîtres observateurs tomberont aisément d'accord. Je me bornerai à deux observations. La première, c'est qu'il ne faut pas craindre de commencer de bonne heure. Il y a, chez le tout jeune enfant, lorsqu'il est normal, un appétit de curiosité, dont on doit profiter avant que l'âge ingrat l'ait amorti, qu'il faut même essayer de protéger contre cette crise de l'âge ingrat. La seconde, c'est que l'usage des cartes ne va pas sans de grandes précautions, qui sont assez généralement ignorées : comme le signe, si on n'y prend garde, peut se substituer facilement ici à l'objet signifié; comme il engage aussi à s'en tenir à la surface des choses. L'étude de la géographie locale peut devenir fort utile pour parer à ce double danger dont souffre à tous les degrés l'enseignement de la géographie ordinaire : ici il n'est pas impossible de maintenir pour l'esprit le rapport entre la réalité et sa représentation ; l'imagination même doit s'y appliquer : elle doit s'efforcer de pénétrer au delà des surfaces, de mesurer toutes les dimensions, de deviner leurs rapports, après avoir appris à les reconnaître sur le terrain. Les cartes géologiques, plus que les autres, exigent que l'esprit les considère en profondeur. De même, une carte météorologique: elle vaut bien peu si, en la considérant, on ne fait pas l'effort d'imagination nécessaire pour se représenter les masses d'air, leur étendue, leur épaisseur, leur mouvement, les variations de poids qui en résultent et les transformations mécaniques ou physiques que celles-ci déterminent. On le sent bien, de pareils exercices ne sont possibles que si le sens des réalités concrètes veille toujours : qu'il veille chez le maître, et il s'éveillera chez l'élève.»

Paul Dupuy: préface à la Géographie du département des Ardennes, par Me Maucourant. Charleville, Librairie des Ardennes, E. Lefèvre.

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