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Article paru dans Le Spectateur, n° 44, mars 1913.
Commerce et Industrie
[B 1] « Je penserais volontiers qu'un magasin comme celui de Selfridge est un des exemples les plus parfaits qu'on puisse trouver du résultat du besoin moderne de spécialisation. Si une institution quelconque repose sur ces qualités intellectuelles propres au spécialiste qui se complaît dans les recherches, qui aime à tout fouiller et à tout investiguer, c'est bien la Maison de Commerce compliquée du vingtième siècle.
De nos jours une vie tout entière peut se passer à l'étude d'un sujet unique. Le monde se meut à une telle allure qu'à chaque instant de nouvelles conditions ou de nouvelles découvertes peuvent rendre surannées les connaissances d'un individu. Et dans le commerce on a affaire à mille sujets différents, sujets tous affectés par les derniers résultats de la chimie, de la mécanique et des autres sciences. Est-il alors surprenant que chacun de ces sujets, et même quelques-unes de leurs subdivisions, soient confiés au spécialiste et à son groupe d'assistants bien entraînés. Leurs efforts sont incessants; car il ne suffit pas d'accumuler la connaissance passée et présente : il y a toujours l'avenir plein de mystère sur lequel on doit fixer les yeux et pour lequel on doit se préparer.
La ganterie, par exemple, peut sembler un article assez simple. Même le non-initié peut croire qu'il apprendrait en très peu de temps à vendre des gants. Mais qu'il aille causer quelque temps avec le chef des achats au rayon de ganterie de Selfridge, il se décidera alors à ne pas entreprendre la tâche. Ce chef des achats est le type de spécialiste que vous trouverez partout chez Selfridge. Il connaît toute histoire des gants..., [la fabrication de toutes leurs parties].., [toutes leurs variétés].., tous les détails techniques qui peuvent affecter la vente des gants.Il connaît les besoins de l'automobiliste, de l'élégante, de la femme de sport, de l'homme du monde.....
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Callisthenes: « Spécialisation et commerce : l'exemple de Selfridge ». — Daily Mail, 5 janvier 1913.
Nous avons cité cette page moins pour son contenu que pour montrer le ton de certains articles de publicité, spécialement en Angleterre (et aussi sans doute aux Etats-Unis). Les magasins dont il s'agit, et qui tiennent à la fois de notre Printemps et de notre Belle Jardinière, publient constamment dans un grand nombre de journaux importants, et en particulier quotidiennement dans des journaux du matin et du soir analogues au Figaro, au Temps et au Journal des Débats, des articles semblables au précédent, rédigés comme une étude désintéressée d'économie politique ou de psychologie commerciale, illustrés de faits ayant toutes les garanties d'authenticité. Parfois une remarque de simple bon sens opportunément présentée produit les meilleurs résultats : C'est ainsi qu'une comparaison entre le système du « tout fait » et celui du « vêtement sur mesure »,insistant sur la possibilité, dans le premier cas, de se rendre compte quand il est encore temps de l'effet produit sur soi par le vêtement choisi attira dès le premier jour dans les magasins un nombre considérable de nouveaux clients. Assurément cette remarque presque lapallissienne n'avait rien appris à personne, mais elle avait mis en pleine valeur un fait de nature où se décident nos choix quotidiens. [B 2]
« Pour réaliser d'une façon moins puérile la formule étriquée du pratique et du professionnel, l'enseignement des écoles de commerce eût dû être négatif et non positif. Entendons par là qu'au lieu d'apprendre aux élèves ce qu'il faut faire, on eût dû leur enseigner ce qu'il ne faut pas faire. Dans un domaine où la pédagogie est incertaine, on est assuré d'obtenir un résultat pratique par la connaissance des erreurs professionnelles et de leurs conséquences. Les leçons les plus fécondes reposent sur la révélation des fautes. La meilleure préparation à la vie des affaires, ce serait un « inventaire raisonné des déboires industriels, commerciaux et miniers ». » Bottom. - Ainsi parlait Jeroboam ou la Finance en actions. — Paris, Mercure de France, 1912.
Lorsque, sur un point donné (le commerce), il existe une pratique établie, et que quelque chose de théorique (l'enseignement commercial) cherche à s'introduire, on est plus ou moins tenté de croire que la « théorie», comme on dit, a pour objet de faire table rase du passé et de créer de toutes pièces un pratique nouvelle, un peu comme s'il s'agissait de quelque nouveau jeu de cartes sortant en une fois du cerveau de son inventeur. Le spirituel financier dont on a eu la bonne idée de recueillir les pensées indique pour la « théorie » un but plus modeste, mais plus sûr, et, à tout prendre, plus utile: elle doit prendre une attitude d'observation vis-à-vis de ce qui se fait, dans le dessein de le faire mieux, et d'abord d'éviter le plus d'erreurs possibles. Les erreurs, ou, ce qui revient au même, les fautes intellectuelles, ne se révèlent normalement qu'après coup : mais en analysant, dans leur genèse et leur complexité, celles qui se manifestent ainsi, on peut arriver, par une méthode scientifique ou quasi scientifique, à déterminer des caractères par où elles donnent prise à l'avance; on arrive en d'autres termes à indiquer comment il faut se mettre en garde à leur endroit. C'est précisément une attitude de cette sorte, attitude d'observation d'abord, puis attitude modeste de perfectionnement partiel et d'indications préventives contre les illusions, que nous adoptons le plus souvent ici en logique pratique. Voici donc deux domaines pratiques où on constate le même processus: ils ne sont certainement pas les seuls et on trouverait des témoignages analogues au sujet des autres, art militaire, par exemple, et peut-être aussi beaux-arts, où le maître ne donne ni le génie ni le talent, mais sans doute les empêche de s'égarer.