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couverture de la revue Le Spectateur

Action persistante d'idées qu'on ne professe plus

Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.


DOCUMENTS

Action persistante d'idées qu'on ne professe plus

C'est un fait, paradoxal mais certain, que les hommes ou les groupes sociaux, lorsqu'ils passent d'une doctrine à une autre, si différente qu'elle soit de la première, ne cessent pas pour autant de suivre les habitudes d'esprit propres à la doctrine qu'ils professaient d'abord. Il y a ainsi, entre les idées qu'ils donnent pour leurs et celles qui les dirigent en réalité, des désaccords tout à fait différents de ceux qui devraient être imputés à un manque de sincérité.

Le fait étant « paradoxal » c'est-à-dire étranger au cours naturel de nos pensées, il y a risque d'erreur, faute d'en tenir compte, lorsqu'il s'agit de démêler l'attitude réelle des partis en présence dans un conflit social. Charles Péguy décrit de façon très expressive, dans le passage cité plus bas [5], le « décalage » produit d'une génération à l'autre par le fait rappelé tout à l'heure et met en garde contre la « maldonne » qui en résulte.

Quant à André Colomer [6], il croit, lui aussi, devoir rappeler (dans le premier alinéa cité) cette persistance inconsciente des idées jadis professées, pour déceler ce qu'il considère comme une contradiction chez les artistes qui sont ses coréligionnaires anarchistes.

Notons une fois de plus, à l'occasion du voisinage de ces deux citations, dues l'une à un traditionnaliste, l'autre à un anarchiste, tous les deux penseurs, mais avant tout penseurs d'action et d'action ardente, que des remarques de psychologie et de méthode, pourvu qu'on y apporte certaines précautions, peuvent et doivent jouer dans la pensée, et particulièrement dans la « pensée d'action », un rôle « instrumental », absolument indépendant des opinions en cause.

L'indépendance de l'esprit qui s'intéresse à des remarques de cette sorte, qui cherche a en taire le rassemblement et la critique, diffère d'ailleurs totalement de celle du dilettante qui nourrit sa curiosité de l'étude des systèmes les plus opposés : elle ressemble au contraire à celle du professionnel qui, horloger ou papetier, ne se croit pas autorisé par ses antipathies et ses sympathies intellectuelles avec ses clients à tromper les uns plutôt que les autres sur la justesse de ses montres ou la qualité de son papier, de son encre et de ses plumes.

[5] « Nos maîtres [de l'enseignement primaire laïque vers 1880] étaient essentiellement et profondément des hommes de l'ancienne France. Un homme ne se détermine point par ce qu'il fait et encore moins par ce qu'il dit. Mais au plus profond un être se détermine uniquement par ce qu'il est. Qu'importe pour ce que je veux dire que nos maîtres aient eu en effet une métaphysique qui visait à détruire l'ancienne France? Nos maîtres étaient nés dans cette maison qu'ils voulaient démolir. Ils étaient les droits fils de la maison. Ils étaient de la race, et tout est là. Nous savons très bien que ce n'est pas leur métaphysique qui a mis l'ancienne maison par terre. Une maison ne périt jamais que du dedans. Ce sont les défenseurs du trône et de l'autel qui ont mis le trône par terre et, autant qu'ils l'ont pu, l'autel.

C'est une des confusions les plus fréquentes (et je ne veux pas dire les plus primaires), que de confondre précisément l'homme, l'être de l'homme avec ces malheureux personnages que nous jouons. Dans ce fatras et dans cette hâte de la vie moderne on nexamine rien; il suffit qu'un quiconque fasse quoi que ce soit (ou même fasse semblant), pour qu'on dise (et même pour qu'on croie), que c'est là son être. Nulle erreur de compte n'est peut-être aussi fausse et peut-être aussi grave. Par conséquent nulle erreur n'est aussi communément répandue. Un homme est de son extraction, un homme est de ce qu'il est. Il n'est pas de ce qu'il fait pour les autres, pour les successeurs. Ce seront peut-être les autres, les successeurs qui seront de cela. Mais lui ne l'est pas.

Le père n'est pas de lui-même, il est de son extraction ; et ce sont ses enfants peut-être qui seront de lui.

Les hommes de la Révolution française étaient des hommes d'ancien régime. Ils jouaient la Révolution française. Mais ils étaient d'ancien régime. Et c'est à peine encore si les hommes de 48 ou nous nous sommes de la Révolution française, c'est-à-dire de ce qu'ils voulaient faire de la Révolution française. Et même il n'y en aura peut-être jamais. Ainsi nos bons maîtres laïques introduisaient, jouaient des métaphysiques nouvelles. Mais ils étaient des hommes de l'ancienne France.

Par contre et pareillement, par une situation contraire et parfaitement analogue tous ces grands tenanciers de l'ancien régime parmi nous sont comme tout le monde. Ils sont essentiellement des hommes modernes et généralement modernistes. Ils ne sont aucunement, et encore moins que d'autres, des hommes de l'ancienne France. Ils sont réactionnaires, mais ils sont infiniment moins conservateurs que nous. Ils ne démolissent pas la République, mais ils s'emploient tant qu'ils peuvent à démolir le respect, qui était le fondement même de l'ancien régime. On peut dire littéralement que ces partisans de l'ancien régime nont qu'une idée, qui est de ruiner tout ce que nous avons gardé de beau et de sain de l'ancien régime, et qui est encore si considérable. Ils font figure de ligueurs, ils se sont faits une mentalité de ligueurs, oubliant que la ligue n'était sans doute point une institution de la royauté, mais qu'elle en était une maladie au contraire, et l'annonce et l'amorce des temps futurs, le commencement de l'intrigue et de la foule et de la délégation et du nombre et du suffrage et d'on ne sait déjà quelle démocratie parlementaire.

C'est toujours la même histoire et le même glissement, et le même report et le même décalage. Parce que c'est toujours la même hâte, et le même superficiel, et le même manque de travail, et le même manque d'attention. On ne regarde pas, on ne fait pas attention à ce que les gens font, à ce qu'ils sont, ni même à ce qu'ils disent. On fait attention à ce qu'ils disent qu'ils font, à ce qu'ils disent qu'ils sont, à ce qu'ils disent qu'ils disent. C'est une maldonne tout à fait analogue à celle qui se produit constamment dans la célèbre grande renaissante querelle des romantiques et des classiques. Et des anciens et des modernes...» Charles Péguy.— L'Argent. - Paris., Cahier de la Quinzaine, (VI-14).1913.

[6] « Les idées sociales ont ceci de particulier qu'elles laissent, même après leur mort et dans les esprits qui s'en croient les plus dégagés, des traces indélébiles de leur passage, des habitudes de penser, d'agir, de sentir; elles ont monté chez les hommes un mécanisme qui fonctionne longtemps encore après qu'elles sont mortes. Il en est ainsi pour le Christianisme.

Sous l'influence des idées catholiques de renoncement à la vie, d'horreur du péché, les artistes qui chantaient le Paradis chrétien s'étaient désintéressés de l'action et s'étaient condamnés à mépriser les joies humaines.

Or qu'advint-il, quand les sentiments religieux commencèrent à disparaître? Les artistes redevinrent-ils les professeurs de Joie de vivre qu'ils étaient au temps du Paganısme? Pas du tout. Une habitude était prise: celle de mépriser la Vie. Alors, comme ils ne croyaient plus au Paradis de l'Evangile, ils se rejetèrent sur ce qu'on a appelé les Paradis artificiels — et, dès lors, il ne fut pas de poète sincère qui, dégoûté de son siècle, ne sincère qui, dégoûté de son siècle, ne trouvât qu'une solution: celle de chercher la consolation dans l'alcool, l'éther, le hachisch, l'opium — ou un art qui ne serait qu'un jeu — hors de la Vie...

Quant aux autres, les pitres et les cabotins, Ils flattèrent le public, la foule ou les gouvernants, et devinrent ceux que Han Ryner flagella jadis du nom de « Prostitués »..... »

André Colomer: « Aux sources de l'héroisme individualiste. - II. L'art, l'anarchie et l'âme chrétienne ». — L'Action d'art, 15 avril 1913.

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