
Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.
Documents et variétés
Prétendue supériorité de la vue chez les sauvages
[4] « Une personne adonnée aux jeux de cartes me dit qu'après les premiers tours d'une partie elle reconnaissait certaines cartes et pouvait les distinguer, pendant qu'on les distribuait, au moyen de certaines légères différenciations de nuances dans la couleur du dos.
Cet homme avait très jeune dirigé son attention vers cet ordre de choses, et comme il avait près de cinquante ans quand il me communiqua cet intéressant fait d'information et qu'il avait toujours vécu largement sur ses gains, je n'avais aucune raison de ne pas croire ce qu'il disait. Pourtant ce même homme, dont la vue étaitassez fine pour remarquer dans les cartes des différences qu'un autre ne pouvait pas voir même quand elles lui étaient montrées, cet individu à la vue développée d'une façon surnaturelle, fut extrêmement surpris quand je lui expliquai qu'une demi-douzaine d'oiseaux du genre moineaux qui se nourrissait dans la cour de sa maison et qui bâtissait des nids dans son jardin et dans sa vigne, n'était pas une seule mais bien six espèces différentes. Il n'avait jamais vu entre eux la moindre différence : ils avaient tous les mêmes habitudes, les mêmes mouvements; par la taille, la couleur et la forme ils étaient tout un : ils les entendait pépier, crier, de la même façon et chanter la même chanson.
Ce qui se passait pour cet homme se passe, jusqu'à un certain point, pour chacun de nous. L'objet spécial qui nous intéresse et dans lequel nous trouvons profit ou plaisir, nous le voyons très distinctement et notre mémoire en garde l'image d'une façon singulièrement tenace; tandis que d'autres objets, auxquels nous ne prenons qu'un intérêt général ou qui ne sont rien pou nous, ne sont pas vus d'une façon aussi aiguisée et s'effacent vite dans la mémoire; et s'il arrive quil y ait une ressemblance assez étroite entre quelques-uns d'entre eux, comme dans le cas des moineaux de mon ami le joueur qui, comme des flocons de neige, sont plutôt « vus que distingués », l'imprécision de leurs images sur les yeux et sur l'esprit amène à les croire semblables. Nous avons en quelque sorte deux visions : l'une pour qui tous les objets apparaissent vivants et proches et sont photographiés sur l'esprit d'une manière permanente, l'autre qui voit les choses à distance, avec cette imprécision de contour et cette uniformité de couleur que donne l'éloignement.
A cette place je m'étais proposé de tirer de mes cahiers de notes de La Plata quelques illustrations amusantes de ce fait de la double vision; mais il n'est pas nécessaire de chercher si loin des exemples ni d'insister sur une chose aussi familière. Le dicton : « Le berger connaît ses moutons » est tout aussi vrai dans ce pays — en Ecosse tout au moins — qu'en Extrême-Orient. Les détectives, comme aussi les militaires qui s'intéressent à leur profession, voient les visages plus finement que la plupart des gens et se les rappellentaussi distinctement que d'autres se rappellent un nombre très limité d'individus, qu'ils aiment, qu'ils craignent ou avec lesquels ils sont constamment associés. Les marins voient des changements atmosphériques qui n'apparaissent pas aux autres; de la même façon, le médecin découvre les signes de maladie sur des viages qui pour une vision non exercée, paraissent en bonne santé. Et ainsi de suite à travers tous les ordres de professions et de recherches des hommes : chaque individu habite en quelque sorte un petit monde à lui, qui, pour les autres, ne fait partie que des ombres générales et lointaines qui obscurcissent toutes choses, mais dans lequel chaque objet se présente à lui avec une netteté merveilleuse et raconte clairement son histoire.
Tout cela peut sembler très banal, très vulgaire, un fait dont la connaissance est très commune, si commune que tous les écoliers le savent, et même les enfants qui ne vont pas à l'école ; cependant c'est parce que ce simple fait a été ignoré [au sens anglais qui implique quelque chose de plus passager que le sens français, à peine plus que négligé] de nos maîtres ou parce qu'ils ne l'ont pas eu présent à l'esprit, qu'ils nous ont enseigné une erreur, à savoir que les sauvages nous sont supérieurs quant à la puissance de vision, et que la différence est si grande que notre vue est un sens en sombre décadence comparé avec leur brillante faculté, etc... »
Nous arrêtons la citation sur cet alinéa, très important pour nous. L'écrivain, qui est le célèbre explorateur de la Patagonie, William Henry Hudson, auteur de « Jours de loisir en Patagonie », d'où est extrait ce passage, et d' « Un naturaliste à La Plata », montre ensuite, par des exemples typiques empruntés à ses expéditions, que le sauvage n'a pas une meilleure vue que le civilisé lorsque « les conditions du pays sont nouvelles pour lui » ou même « sur sa lande natale, s'il se trouve en présence d'un objet non familier ou inattendu ». En d'autres termes la différence constatée n'est pas de nature physiologique, mais psychologique : elle tient à l'expérience acquise et à la faculté qu'elle confère pour des déductions qui font corps ensuite avec les perceptions. « Cet objet qui se meut au-dessus des grandes herbes, avec les mouvements de haut et bas d'un cavalier sur un cheval au galop, je dis que c'est un homme à cheval. Le sauvage qui m'accompagne rectifie après un rapide regard, disant que c'est un traru (oiseau semblable à un aigle). Mais l'objet n'était pas nécessairement plus distinct pour lui que pour moi, il ne pouvait voir les ailes et le bec à cette distance; seulement le traru était un objet familier.... un élément du paysage quil s'attendait à trouver. »
Or précisément, un tel effet psychologique, nous le comprenons parfaitement, et savons en tenir comple, mais notre mentalité, en matière de perception (car il n'en est pas de même en matière de goûts, de sentiments, de volonté), est si peu « psychologique », à nous tous, savants ou ignorants, théoriciens ou praticiens, que nous ne pensons presque jamais à faire intervenir pour expliquer quelque chose de nouveau (vision merveilleuse des sauvages) un élément psychologique. Cela ne nous vient pas à l'idée. L'explication physiologique (dans d'autres cas physique), n'ayant pas de rivale, est acceptée d'emblée, et cela par les plus grands esprits, un Humboldt pour le problème traité par Hudson.
Il est très remarquable, le psychologique étant ce qu'il y a de plus près de l'homme, puisque c'est l'homme lui- même, qu'il ne joue pour ainsi dire aucun rôle dans sa pensée (en dehors, toujours, de ce qui concerne les goûts, les sentiments et la volonté). Qu'on sache ou non de la psychologie, peu importe, le fait est qu'on ne pense pas « psychologiquement ».
« Mode de penser » et « savoir » sont d'ailleurs choses différentes. Il n'est pas nécessaire de savoir de la physique, pour penser « physiquement » et attribuer par exemple le tonnerre à une cause naturelle, et non pas à une cause surnaturelle comme les anciens ou les sauvages. Inversement on peut concevoir un savant physicien qui, faute de s'être assimilé vraiment sa science, continuerait sur certains points, au moins en dehors de son laboratoire, à penser tout autrement que « physiquement », ne tenant aucun compte des lois dont il connaît l'enchaînement théorique.
Ce qui est maintenant l'exception en matière de physique est presque la règle en matière psychologique. Instruits ou non à son égard, nous ne songeons jamais à nous placer au point de vue psychologique, non pas, il importe de le répéter à satiété, pour les goûts, les sentiments ou la volonté, mais, ainsi que l'a montré M. Marcel Le Tellier dans ses « variétés sur l'éducation du public » (n°39), pour presque toutle reste et presque toujours : imagination, habitudes, réflexes, psychologie du langage, et, plus encore peut-être, ajoutons-nous, simple perception, — qui, précisément, n'est pas du tout simple et implique attention, mémoire, anticipation, etc.