
De la méthode dans la détermination du caractère
Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.
... Le sens de l'homme et ce regard qui perce jusqu'au trognon et voit d'un coup, Le dessin des esprits avec celui des oreilles. PAUL CLAUDEL, La Ville. I,
Nous avons presque tous la coutume de porter des jugements de valeur sur le caractère de nos semblables. Cette habitude est née spontanément de la vie sociale.
Nous cherchons à bien différencier les individus à qui nous avons affaire afin de mieux diriger notre conduite à leur égard. Nous nous adaptons ainsi au petit cercle humain qui nous entoure. Nous appliquons à l'image d'une personne déterminée une sorte d'étiquette bienveillante ou défavorable, satisfaisant ainsi à notre besoin natif d'ordre et de certitude. Or il n'est pas rare que la fausseté de telle de ces étiquettes nous apparaisse, par la suite, flagrante. Nous disons alors en parlant de celui qui en faisait l'objet : « Je ne l'ai jamais vu sous cet aspect » — ou bien « C'est une véritable révélation " ou bien encore, plus modestement, « Comme on se trompe ». Et nous ne sommes pas loin d'être étonnés de voir notre perspicacité mise en défaut. Conclure en ce cas comme en tant d'autres à la faillibilité du jugement est chose facile. Il serait plus intéressant de rechercher pourquoi précisément, en ce domaine restreint, le jugement est faillible, et si son insuffisance elle-même ne découlerait pas de la méthode employée par notre esprit plutôt que de son infirmité radicale.
Dans notre appréciation des caractères individuels nous procédons communément par observation et, d'autant plus que nous avons le souci d'être objectifs, impartiaux, justes. Examinant la « manière d'être » d'un homme, nous en détachons des particularités qui, réunies, nous paraissent constituer les indices évidents de certaines tendances ou de certaines dispositions. Au moyen de quelques détails dits significatifs nous formons de hâtives et commodes synthèses, permettant d'établir les qualifications recherchées. Méthode essentiellement inductive. Nous allons des parties au tout, du signe isolé à l'ensemble dont il provient. Nous pouvons donc fournir les motifs de nos jugements, les justifer. Notre intelligence est seule de la partie; c'est en effet uniquement par des operations intellectuelles que nous aboutissons à un jugement.
Sur le même terrain, les enfants et les femmes semblent user de ressources moins compliquées. Ils portent des jugements eux aussi sur la personnalité de ceux qu'ils rencontrent, mais ces jugements ne sont pas issus d'une connaissance raisonnée. Ils sont immédiats et dépouillés de tout appareil logique. Ils semblent ne se fonder sur rien. Les enfants et les femmes affirment leurs sympathies ou leurs défiances sans généralement pouvoir en expliquer le pourquoi. Et il advient que souvent ils ont raison contre nous et malgré nous; il arrive qu'ils déploient une sagacité imprévue et bien supérieure à la nôtre; ils ont des yeux où nous ne voyons goutte. La lanterne sourde de leur instinct est plus pénétrante que la clarté trop crue de notre intelligence. Est-ce à dire qu'il convienne de donner la première place à l'instinct dans la détermination des caractères individuels et de proclamer la faillite de l'intelligence en ce petit coin de la curiosité et de l'investigation ? Ou le premier de ces modes de la connaissance est-il susceptible de prêter là à l'autre un concours presque indispensable ? L'intelligence - on le sait - est un instrument merveilleux façonne en vue de l'action dirigée sur le monde extérieur. Afin d'avoir prise sur ce monde, dans le but d'y installer ses points d'appui elle ne se trouve à son aise que dans la considération d'objets relativement stables, immuables. Si elle s'attache à la perception d'objets mobiles par définition, elle leur enlève fictivement le mouvement pour les examiner de façon plus commode. [Je paraphrase ici Bergson.] Elle sera donc portée à considérer un individu vivant comme un tout donné une fois pour toutes, ou mieux, comme un corps dont il s'agit d'analyser les diverses propriétés. L'intelligence s'exercera en surface plutôt qu'elle ne pénétrera. Elle prendra des photographies de cet individu sous ses différents aspects et les confrontera avec des clichés-types généraux, résumé d'une expérience antérieure individuelle et sociale, qui seront les postulats ou les majeures de ses raisonnements.
Le médecin, et surtout le psychiatre, qui veut porter un diagnostic sur un malade procède ainsi très strictement. Examinant le patient et l'interrogeant il réunira des symptômes lui permettant de rendre son arrêt, conclusion d'observations, de souvenirs et de comparaisons sans nombre, dus à la fois à lui-même et à ses devanciers. Son diagnostic n'est que l'application à un cas déterminé d'une simple fiche tirée du tableau nosologique qu'il a tout entier dans sa mémoire.
Cette méthode appliquée à la détermination du caractère expression sensible de l'individualité serait suffisante si le caractère était comme une entité morbide, une sorte de système clos et à peu près invariable dans ses manifestations. Nous admettrons qu'il n'en est rien. Reflet de l'individu, il participe du mouvement incessant de sa vie. En l'appréhendant de façon fragmentaire on le dénature, on le falsifie, on n'en possède plus qu'une image incomplète, tronquée. Le caractère est une histoire qui s'accomplit sans et en se poursuivant s'organise. Et le cours de cette histoire n'est pas livré au hasard. Il a pour thème ce je ne sais quoi d'inexprimable qui est la somme des tendances profondes de l'être et qui lui donne une unité de ton à peu près permanente. Sil'on veut réellement déterminer un caractère, il faut, avant toute chose, saisir cette armature à la fois constante et fuyante.
Trois citations que j'élèverai à la hauteur d'axiomes éclaireront simultanément les considérations précéden- dentes et celles qui les suivront.
I. — Axiome d'Ernest Hello.
Le premier mot de l'homme médiocre qui juge porte toujours sur un détail.
Et ce détail est toujours faux, fût-il vrai.
Il est faux par la place qu'il occupe, faux par l'importance qui lui est donnée, faux par l'isolement où il reste...
Il a l'air de compter pour tout ce qui n'est rien et pour rien ce qui est tout.
II. — Axiome d'Amiel.
« Comprendre, c'est avoir conscience de l'unité profonde de la chose à expliquer, c'est la concevoir tout entière dans sa genèse et dans sa vie, c'est la refaire mentalement sans lacune, sans addition, sans erreur. C'est donc s'identifier à elle d'abord et la rendre transparente par l'interprétation juste et complète. Comprendre est plus difficile que juger, car c'est entrer objectivement dans les conditions de ce qui est, tandis que juger c'est simplement émettre une opinion individuelle.
III. — Axiome de Nietzsche ou Principe de la Grande Raison.
« Celui qui est éveillé et conscient dit : « Je suis corps tout entier et rien autre chose; l'âme n'est qu'un mot pour une parcelle du corps. « Le corps est un grand système de raison, une multiplicité avec un seul sens... Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu appelles esprit, mon frère, petit instrument et petit jouet de, ta grande raison. »
Ces trois « axiomes » expriment avec des nuances différentes, cette vérité primordiale, qu'il faut pour fixer le sens d'une individualité vivante en embrasser d'un seul acte de l'esprit les diverses manifestations dont l'apparence peut être multiple et contradictoire et la réduire à une expression dominante et provisoirement constante. Omne individuum ineffabile. Certes. Mais l'œuvre d'art également est inexprimable. Il n'empêche qu'elle puisse être sentie. De même, pour apprécier un caractère, il faut le sentir, l'envelopper, eprouver au fond de soi-même son rythme et son unité avant de porter sur lui des jugements tirés de notre don d'observation superficielle. Car « l'intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie » (Bergson). Que si par suite nous nous offrons pour but de comprendre (cum-prehendere) un être vivant, il nous faudra user de l'intuition ou faculté esthétique à côté de la perception normale. Je cite à nouveau Bergson : " Notre œil aperçoit les traits de l'être vivant, mais juxtaposés les uns aux autres et non pas organisés entre eux. L'intention de la vie, le mouvement simple qui court à travers les lignes, qui les lie les unes autres et leur donne une signification lui échappe. C'est cette intention que l'artiste vise à ressaisir en se replaçant à l'intérieur de l'objet par une sorte de sympathie en abaissant par un effort d'intuition la barrière que l'espace interpose entre lui et le modèle. »
C'est le procédé de Balzac. « Chez moi, écrit-il, au début de Facino Cane, l'observation était dès ma jeunesse devenue intuitive. Elle pénétrait l'âme sans négliger le corps, ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs qu'elle allait sur-le-champ au delà. Elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur lequel elle s'exerçait, en me permettant de me substituer à lui, comme le Derviche des Mille et Une Nuits prenait l'âme et le corps des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles. »
Et il ajoute, apres s'être décrit lui-même en train de suivre dans la rue un ouvrier et sa femme: « Je pouvais épouser leur vie, le sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme ou mon âme passait par la leur. C'était le rêve d'un homme éveillé. »
Notons l'expression employée par Balzac : « vivre la vie de l'individu sur lequel l'observation [intuitive] s'exerce ». Sa psychologie ne sera pas une juxtaposition de détails observés dont la somme accumulée s'exprimera par un qualificatif quelconque; elle n'ira pas des parties isolées au tout; elle s'installera résolument dans ce tout, au sein de cet ensemble un peu trouble, mais qui aura la chaleur et le rayonnement de la vie. C'est ainsi que le réalisme profond de certains types créés Par lui (Hulot, Grandet, Rastignac, Gaudissart, etc.) sera issu directement de son intuition extraordinaire.
Insistons donc sur ce point capital : dans notre recherche de la détermination d'un caractère individuel, allons du tout aux parties du foyer central, à son rayonnement, ou, en termes métaphysiques qui n'ont ici qu'une pure valeur de métaphore, de l'essence à l'attribut. Bref, efforçons-nous de deviner et de sentir plutôt que d'aligner des remarques. « On appelle intuition, dit Bergson dans une formule célèbre, cette sorte de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce quil a d'unique et par conséquent d'inexprimable. »
Notre tâche, en presence d'un caractère donné sera de l'englober dans l'unicité de son existence concrète et mouvante; notre but proposé deviendra de le recreer, de faire qu'il palpite en nous de sa vie intégrale. Un homme que tout à l'heure je ne connaissais pas vient de m'être présenté. Il parle de choses indifférentes. Je porte avec force mon attention sur lui, non pas sur tel point de sa physionomie ou de son allure, mais sur la totalité de sa personne agissante. Je tenterai de saisir la « formule de vie » de cette image une et multiple. Ton de la voix, regard, air du visage, geste, attitude générale, tous ces éléments hétérogènes se fondent et s'amalgament en une même impression totale - phrase musicale si l'on veut d'une même mélodie. Comme on dit vulgairement je tenterai de me mettre dans la peau de mon personnage. Mon attention concentrée sur lui sera centrale et non morcelée. J'esquisserai mentalement ses mouvements et ses paroles; je le mimerai intérieurement pour que son image s'imprègne en moi comme sur une cire molle. Pour atteindre à cet état de réceptivité quasi complète, je me retiendrai moi-même de vivre, j'imposerai l'inertie à toutes mes forces actives, et à la première d'entre toutes, à mon intelligence. Si les enfants et les femmes sont plus intuitifs, c'est précisément parce qu'ils sont plus passifs, et par suite plus malléables, plus aptes à se laisser influencer (sens littéral) par autrui; tandis que l'adulte masculin, endurci par l'action offre une résistance beaucoup plus grande à cette sorte d'endosmose. De même le timide, que sa timidité retient d'agir, sera plus intuitif que lhomme décidé.
Avant de commencer à écrire un livre il est nécessaire d'avoir dans l'esprit le plan etla structure de l'ouvrage; avant de porter des jugements sur un caractère déterminé, il faut être guidé par un principe directeur qui est précisément ce schéma fourni par l'intuition. C'est alors seulement qu'il conviendra de donner cours à notre intelligence, c'est alors qu'elle pourra s'épanouir à l'aise, observer, ajouter, retrancher, contrôler et compléter.., Elle s'inquiétera de l'âge, des dispositions héréditaires, des antécédents du sujet en question, de ses mois de nourrice et de tout ce qu'il lui fait plaisir. [Voir l'arsenal des questions méticuleuses posées à M. Paul Hervieu par M. Binet qui avait entrepris la psychologie de cet écrivain dans l'Année psychologique d'il y a quelques années.]
Notre intelligence pourra faire des pronostics, si cela lui convient, sur l'évolution du caractère. Mais elle ne pensera plus que les actes d'un individu soient suffisants pour en déduire son caractère. En effet la série des événements miens n'est le substitut du moi que dans la vie pratique et le langage courant; elle n'est pas adéquate au moi lui-même dont elle n'est que la projection en quelque sorte réfractée, je veux dire déviée, ou déformée suivant le temps, le milieu et les circonstances. On en arrive à cette affirmation paradoxale qu'il faut se garder de juger un homme sur ses actes comme le fait couramment le vulgaire; c'est à peine s'ils ont une valeur indiciaire, nous permettant de vérifier le résultat de notre intuition. On évitera en outre de parler de contradiction avec soi-même : chaque homme est un système clos; le moi ne peut se contredire puisqu'il est toujours soi-même; il est successivement chacun de ses sentiments, il en emprunte la tonalité ou la couleur. C'est un abus vicieux du langage usuel de prétendre qu'il se contredit.
Concluons. L'intelligence ne peut prétendre qu'à un rôle secondaire dans la détermination du caractère. Celle-ci doit être essentiellement œuvre de l'intuition, épanouissement de l'instinct.
Mais, m'objectera-t-on, il est alors nécessaire d'être doué. Ce truisme ne laisse pas, en l'occasion, le moindre doute. J'étudierai peut-être un jour les moyens pratiques d'acquérir ou plutôt de développer en nous, méthodiquement, les vertus de l'intuition, ce flair transcendant que l'intelligence vaniteuse, cette parvenue, a si injustement humilié.
Georges Aimel.