
Danger d'une dénomination dont le sens obvis est très clair
Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.
A propos du choix des appellations, il a été question ici (1) des « pompiers » et des « cubistes » : c'est encore un peintre qui nous fournira un exemple de non-acceptation d'une dénomination dont le sens obvie (2) ne lui paraît pas significatif de la chose dénommée, et d'elle seule.
Il y a pointillisme, comme il y a cubisme. Mais, alors que, pour être cubiste, il n'est peut-être pas nécessaire de faire des cubes, pour être de l'école surnommée plutôt que dénommée pointilliste, il ne suffit pas de faire des points... d'où le désir des chefs de cette école de dissiper l'équivoque engendrée par le mot usuel, en le remplaçant par un autre plus adéquat.
C'est ce que très explicitement fait Signac dans son ouvrage intitulé « D'Eugène Delacroix au néo-impressionisme » (3) : « Le médiocre procédé du point n'a rien de commun avec la technique de la division... Le néo-impressionisme ne pointille pas mais divise. » (p. 5)
« La division c'est un systéme complexe d'harmonie, une esthétique plutôt qu'une techique. Le point n'est qu'un moyen...
Diviser c'est rechercher la puissance et et l'harmonie de la couleur, en représentant la lumière colorée par ses éléments purs, et en employantle mélange optique de ces éléments purs séparés et dosés selon les lois essentielles du contraste et de la dégradation.
Pointiller est le mode d'expression choisi par le peintre qui pose de la couleur sur une toile par petits points plutôt que de l'étaler à plat... Le point n'est qu'un coup de brosse, un procédé, et, comme tous les procédés, n'importe guère.
Le point n'a été employé, vocable ou facture, que par ceux qui n'ayant pu apprécier l'importance et le charme du contraste et de l'équilibre des éléments, n'ont vu que le moyen et non l'esprit de la division » (p. 82).
Le procédé de coloration par petits points séparés est déjà assez évident par lui-même, il saute aux yeux de qui voit, et il se peut qu'il accapare l'attention du spectateur au point de masquerle tableau dont les petits points sont le moyen. Le mot pointillisme indiquant nettement le procédé, vient par son insistance augmenter cette incapacité à voir plus, à voir autre chose. Là est le danger de son emploi.
M.P.
- Note J.-P. n° 34 et note M. P. n° 42.
- obvie, de obvius, « qui se trouve sur le passage, qui se présente sans peine, qui est sous la main ». Certains lecteurs se sont plaints de l'emploi de ce terme, qu'ils n'ont pas compris: leur incompréhension, moins funeste que l'illusion d'avoir compris, tenàit précisément à ce que le mot « obvie » ne présentait pas pour eux de sens obvie. Ils ont pu aussi être choqus par la ressemblance avec le verbe obvier.
- Paris, Floury.