
Correspondance
Article paru dans Le Spectateur, n° 44, mars 1913.
Nous extrayons de lettres que nous a récemment adressées M. L. Dugas quelques passages intéressants relatifs à des questions traitées dans le Spectateur ou aux procédés ordinaires de celui-ci.
La compétence
Je signale au Spectateur, qui a longuement traité la question de la compétence, la réflexion suivante, qui serait digne de discussion et d'examen.
« La compétence comme savoir, comme instruction, comme technique, ne garantit pas la compétence comme valeur intellectuelle. » (G. Palante, Les Antinomies entre l'individu et la société. F. Alcan, 1913, p. 65.). L'auteur distingue la compétence, tirée de la connaissance spéciale d'une question donnée ou plutôt réduite à cette connaissance, et la compétence qui réside dans la valeur intellectuelle du savant. L'une n'est pas l'autre; bien plus, l'une peut faire tort à l'autre. Elles ne sont pas seulement distinctes en droit, séparables en fait ; elles peuvent encore être incompatibles et tendent à le devenir. Voici au reste le texte complet d'où j'ai extrait la pensée ci-dessus; il convient de situer cette pensée pour lui donner son sens précis et sa portée exacte.
« Avec le développement de la connaissance, l'invention, l'originalité intellectuelle se font de plus en plus rares : elles portent de plus en plus sur des découvertes de détail, non sur des idées d'ensemble et des conceptions générales. La part de l'imitation, de l'éducation, de la méthode apprise augmente sans cesse au détriment de l'activité cérébrale. La besogne d'assimilation nécessaire au savant absorbe de plus en plus son originalité; le poids de l'érudition alourdit les esprits. _La compétence comme savoir... [phrase citée plus haut].. Pour toutes ces raisons on peut se demander si l'état actuel de la connaissance n'est pas un acheminement vers la monotonie, vers la stagnation et la médiocrité intellectuelles. »
Je ne discute pas la thèse de l'auteur, j'examine seulement le fait (ou l'allégation) sur lequel il l'appuie. N'y a-t-il pas en réalité deux facteurs dans la compétence : le facteur technicité ou spécialité et le facteur intelligence, et la compétence normale ou vraie n'est-elle pas le rapport entre ces deux facteurs, leur équilibre, leur proportion à doses égales ou plutôt avec prévalence du facteur intelligence, lequel est en effet aujourd'hui trop méconnu et aurait besoin d'être remis en honneur, comme le pense Palante ?
Auguet Comte et le Spectateur
Je relève dans Auguste Comte (Cours de philosophie positive, 1re leçon, Exposition) un passage qui pourrait être pris comme épigraphe du Spectateur, qui traduit assez bien tout au moins une de ses préoccupations. C'est celui-ci : « Lorsqu'il s'agit, non seulement de savoir ce que c'est que la méthode positive, mais d'en avoir une connaissance assez nette et assez profonde pour pouvoir en faire un usage effectif, c'est en action qu'il faut la considérer; ce sont les diverses grandes applications déjà vérifiées que l'esprit humain en a faites qu'il convient d'étudier. En un mot, ce n'est évidemment que par l'examen philosophique des sciences qu'il est possible d'y parvenir. La méthode n'est pas susceptible d'être étudiée séparément des recherches où elle est employée; ou du moins, ce n'est là qu'une étude morte incapable de féconder l'esprit qui s'y livre. Tout ce qu'on en peut dire de réel, quand on l'envisage abstraitement, se réduit à des généralités tellement vagues qu'elles ne sauraient avoir aucune influence sur le régime intellectuel. Lorsqu'on a bien établi, en thèse logique, que toutes nos connaissances doivent être fondées sur l'observation, que nous devons procéder tantôt des faits aux principes, et tantôt des principes aux faits, et quelques autres aphorismes semblables, on connaît beaucoup moins nettement la méthode que celui qui a étudié, d'une manière approfondie, une seule science positive, même sans intention philosophique. C'est pour avoir méconnu ce fait essentiel que nos psychologues sont conduits à prendre leurs rêveries pour de la science, croyant comprendre la méthode positive pour avoir lu les préceptes de Bacon ou le discours de Descartes. »
A supposer qu'on puisse un jour enseigner la logique à part des sciences, on ne le peut pas aujourd'hui; « les grands procédés logiques ne peuvent encore être expliqués avec la précision suffisante séparément de leurs applications »; et, en tout cas, y ce ne sera jamais que par l'étude des applications régulières des procédés scientifiques qu'on pourra parvenir à se former un bon système d'habitudes intellectuelles, ce qui est pourtant le but essentiel de l'étude de la méthode ».
Il me semble que le Spectateur s'accorde avec A. Comte contre les logiciens purs pour dire que la logique s'apprend par l'usage ou du moins ne s'apprend pas en dehors de l'usage, mais qu'il est plus libéral qu'Auguste Comte et diffère de lui en ce sens qu'il ne croit pas l'étude de la logique liée exclusivement à celle de la science ou des sciences, mais qu'il la regarde comme pouvant être dégagée de l'usage pratique de la vie ou de l'exercice de la pensée commune, témoin votre étude sur la philosophie des foules (nº 39).
Il m'a paru intéressant de vous trouver des ancêtres, des prédécesseurs, et de vous en citer d'aussi giorieux qu'Auguste Comte.
Caby est-il un héros? Un de nos lecteurs, M. Georges Aimel, veut bien nous envoyer, à l'occasion d'un procès récent, et dans un ordre d'idées qui a été celui de plusieurs articles ou notes du Spectateur, les réflexions suivantes :
Au cours d'une des séances de la Cour d'assises qui jugeait les malfaiteurs connus sous le nom de « bandits anarchistes », le garçon encaisseur Caby ayant cru reconnaître sur le banc des accusés son agresseur présumé, dans l'attentat de la rue Ordener, l'avocat de ce dernier s'écria: « Oui, Caby, vous êtes une sorte de héros, mais vous commettez ici une abominable erreur. »
Avec une pénétration professionnelle, l'avocat de l'inculpé a bien pressenti le sentiment d'admiration, plus ou moins net et conscient, avec lequel la majorité des jurés envisageait Caby. L'expression de ce sentiment s'était déjà manifestée dans les journaux lors de l'attentat — et les journaux, comme on sait, sont écrits par leurs lecteurs. Comment se fait-il que M. Caby soit traité de héros, alors qu'on n'aît pas songé à accorder cette épithète aux autres victimes des bandits, qui elles, ont succombé : l'agent de la rue du Havre, le chauffeur de l'auto volée à Montgeron, les employés de la banque de Chantilly? [Nous ne parlerons pas du sous-chef de la sûreté qui est mort dans l'exercice de ses fonctions : ici, analogie avec le soldat tombé à son poste.]
Une première raison fait concevoir l'appellation de héros décernée à M. Caby. L'étonnement et l'indignation suscités par des malfaiteurs extraordinaires (au sens littéral) entraînent par une sorte de contre-partie une particulière considération à l'égard de leur victime, que l'on voit reparaître sauve en leur présence. Il existe une telle disproportion morale, semble-t-il, entre les assassins et la victime, qu'on est tout naturellement porté à exagérer le mérite de celle-ci. Chenapans, meurtriers d'une part; honnête homme, victime d'autre part. On fait un peu pencher la balance en faveur de ce dernier; on veut le rendre aussi courageux et noble que les autres sont lâches et méprisables. Goût de la symétrie.
La seconde et principale raison d'admirer M. Caby relève d'un ordre de sentiments un peu différent. « M. Caby a été grièvement blessé de deux coups de feu tirés à bout portant et c'est miracle qu'il ait échappé à la mort. » (Les journaux.) Ainsi M. Caby a survécu. L'amour de la vie est tel chez les individus qu'ils considèrent volontiers avec une nuance de vénération celui qui dans un grave danger a pu sauvegarder la sienne. Si cette conservation de sa propre vie était le fait de l'habileté, si nous disions a su au lieu de a pu, il n'y aurait pas lieu d'insister. Mais dans les circonstances présentes, ce sont le hasard seul, la bonne étoile, tout ce qu'on voudra enfin en dehors de la volonté de l'intéressé qui ont fait que les balles reçues par lui ne furent pas mortelles. Il n'importe. M. Caby n'est pas mort. C'est une sorte de héros. Il y a dans cette admiration un reste atavique du culte instinctif de tous les primitifs pour la force et la résistance physiques. J'ai entendu des hommes et même des femmes parler avec assez de complaisance de graves opérations chirurgicales qu'ils avaient subies; ils étaient tout fiers d'avoir résisté où d'autres s'étaient laissé mourir. Eux aussi étaient des manières de petits héros.