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couverture de la revue Le Spectateur

Les contradicteurs et les entêtés

Article paru dans Le Spectateur, n° 13, mai 1910.


REVUE DES IDÉES (15 mars 1910). - M. G. Dromard étudie les contradicteurs et les entêtés. « ... Ce qui caractérise l'entêté, c'est qu'en toute circonstance, au lieu d'obéir à une vérité accidentelle de nature objective, il obéit à une vérité fondamentale de nature subjective; au lieu de façonner son moi à des exigences actuelles, il néglige ces dernières et leur oppose le véto d'une personnalité rigide qui ne se laisse point déformer. » Quant à la « contradiction systématique », c'est une « attitude orgueilleuse de nature offensive » correspondant à cette « attitude orgueilleuse de nature défensive » qu'est l' « entêtement systématique ». En elles-mêmes ces tendances ne sont pas nécessairement mauvaises : il est sage de préférer des opinions lentement mûries à celles qui nous sont proposées ex abrupto, même si nous ne savons pas rendre un compte exact des premières; il est logique aussi de chercher le côté faible des opinions que nous examinons. Mais si ces tendances deviennent mauvaises, ce n'est pas seulement par leur excès, ce n'est pas seulement ni surtout par leur violence, c'est par l'arbitraire avec lequel elles s'exercent. Ce qu'il faut, c'est, quand la question est posée entre nos opinions préférées et d'autres, avoir le courage de ne pas accorder a priori un traitement de faveur, une situation privilégiée aux premières par rapport aux secondes: sans doute nous ne pouvons jauger les opinions étrangères qu'en les rapprochant des nôtres, nous ne pouvons comprendre autrui qu'en le comparant avec nous, nous ne pouvons, ni ne devons donc nous déprendre absolument de nous-mêmes; mais, bien loin de profiter de cet état de choses pour nous assurer à tout prix la victoire, nous devons employer la conscience plus nette que nous avons de nos propres opinions à rechercher avec plus de soin Leur côté faible : il ne suffit pas pour cela de la bonne foi banale qui se croit en règle si elle ne dit rien de faux ou, plus exigeante, si elle ne tait rien de vrai qui vient naturellement à l'esprit, il faut en outre cette qualité du beau joueur qui recherche lui-même pour les signaler à son adversaire et avec autant d'ardeur que les arguments favorables les objections qu'on peut lui faire. Un jour d'ailleurs viendra où on reconnaîtra que pour dire : « Je me suis trompé », il ne faut pas seulement plus de bonne grâce, ni même seulement plus de bon sens, mais aussi et surtout plus de profonde intelligence que pour persister dans son erreur, et où l'opinion inverse nous semblera aussi absurde que certaines manifestations du pun-donor. Il est à peine besoin d'ajouter que les restrictions que nous avons faites en faveur des opinions lentement mûries ne se rapportent qu'aux opinions proprement dites, aux appréciations, aux jugements de valeur, elles ne s'appliquent nullement aux croyances relatives à des faits, un fait démontré faux ne conservant aucune exactitude de ce qu'il a pu être tenu vrai pendant des années. Il y aurait aussi à préciser le sens de « lentement mûries », qui ne veut pas dire seulement: acquises depuis longtemps, mais bien : méditées sans cesse et contrôlées toutes les fois que l'occasion s'en présente. M. Dromard approuve avec raison M. Dugas de faire de l'entêté un type d'aboulique, « notion qui trouve d'ailleurs un appui sérieux dans toutes les données de la psychologie normale et de la psychiatrie. On sait en effet que les sujets les plus entêtés comme les contradicteurs sont en même temps les plus suggestibles et que ces deux qualités sont spécialement l'apanage des faibles, et plus particulièrement de la femme et de l'enfant.»

R. M. G.

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