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couverture de la revue Le Spectateur

Comment nous préjugeons l'opinion d'autrui

Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.


« Vous pensez... donc vous devez penser aussi...»

Il arrive fréquemment, dans la discussion, qu'on tire de l'opinion de l'adversaire un certain nombre de conséquences, soit pour faire ressortir la fausseté de celle- ci, soit simplement pour la définir. Cette manière de procéder peut s'exprimer dans cette formule type: « Vous pensez... (telle ou telle chose); donc vous devez penser aussi... (telle ou telle autre chose). L'argument des extrêmes précédemment étudié par M. Vincent Muselli (n° 2) est une des formes sous lesquelles se manifeste cette attitude mentale : dans ce cas en effet on part également de l'opinion professée pour y rattacher d'autres opinions - dites extrêmes - qu'on affirme être les conséquences logiques de la première. Mais l'argument des extrêmes n'est qu'un cas particulier — d'ailleurs très original — d'une disposition d'esprit plus répandue, et qui consiste à prédéterminer la pensée d'autrui par la position d'un concept pris immédialement pour un absolu. Sans prétendre en embrasser tous les aspects (une telle synthèse étant peut-être encore prématurée) je voudrais la montrer à l'œuvre dans la manière dont nous jugeons en général les opinions d'autrui, et à l'occasion leur caractère.

Une telle disposition est d'autant plus naturelle, que nous devons forcément deviner, en grande partie, ce que notre interlocuteur a présent à l'esprit au moment même où il nous expose ses vues. Ce qu'il exprime n' jamais qu'une partie de ce qu'il pense. En outre quand nous discutons avec quelqu'un, nous ne connaisons pas de prime abord toute sa pensée. A mesure que notre interlocuteur parle, elle se précise et se détermine. Or nous tenons à la saisir tout entière le plus rapidement possible : nous avons donc tendance à l'anticiper. Enfin elle est inévitablement moins claire pour nous qu'elle ne l'est pour celui qui nous l'expose : nous nous efforçons donc d'en apercevoir toutes les conséquences (et même quelquefois les origines), et les conséquences mêmes que nous imaginons (ou les motifs que nous lui supposons avoir pour y adhérer) nous aident à la pénétrer. Très souvent le résultat de ce travail mental se résume dans une épithète que nous appliquons à notre interlocuteur ou dans une formule qui nous paraît englober toutes ses tendances : « Vous êtes libéral, sceptique, socialiste, etc. Vous êtes pour ou contre la tradition, le gouvernement, l'instruction obligatoire, etc. » En pareil cas, nous sommes portés à croire que la découverte de l'épi- thète ou de la formule équivaut à une entière intelli- gence des vues de notre interlocuteur, de même qu'il nous arrive couramment de dire que nous ne connaissons pas une plante quand nous en ignorons le nom, bien que la plante elle-même nous soit familière, et que nous déclarons au contraire la connaître des que nous sommes capables de la nommer, quoique le nom n'ajoute absolument rien à la connaissance que nous avons de la chose, — avec cette différence toutefois que l'épithète on la formule connote ici tout un ensemble d'idées que nous préjugeons appartenir à notre interlocuteur.

Imaginons par exemple qu'une personne se déclare contraire au service de trois ans, et que son interlocuteur lui déclare : « Alors vous aimez mieux être Allemand que Français. » Il est certain que la riposte sera sujette à discussion. Si le second interlocuteur veut simplement dire par là: « Se refuser au service de trois ans, c'est se mettre vis-à-vis de l'Allemagne dans un état d'infériorité tel que nous nous trouverons forcément amenés à disparaître en tant que nation, et par suite, vous déclarer contre le service de trois ans, équivaut pratiquement à dire que vous voulez devenir Allemand», son opinion n'implique évidemment aucun « préjuge- ment» des idées et des sentiments de son adversaire. Mais il en va tout différemment s'il entend par là que son in- terlocuteur, du moment qu'ils oppose au service de trois ans, doit aussi préférer l'Allemagne à la France. J'ai eu déjà l'occasion de citer le cas d'une personne très absolue qui, soutenant que le service militaire n'avait rien de pénible et se voyant contredite, s'écria vive- ment: « En ce cas, supprimons l'armée, démolissons les casernes, etc. » La pensée de cette personne aurait évidemment pu se traduire ainsi : « Vous ne pensez pas - ou vous ne voulez pas convenir - que le service militaire n'a rien de pénible. Donc vous devez penser aussi — ou vous devez convenir - que l'armée doit être supprimée » (1).

Le malentendu créé par une telle attitude intellectuelle serait dissipé par la riposte suivante : « Vous oubliez que ma pensée se définissant par les conséquences qui s'en tirent, j'ai le droit de dire que vous méconnaissez ma pensée si vous tirez d'elles des conséquences que je n'accepte point. Si je me refuse à accepter ces conséquences, c'est que ma pensée ne les comporte pas. En prétendant les en déduire, vous donnez à celle-ci une signification que je n'ai pas voulu lui donner. Vous me faites dire ce que je n'ai pas voulu dire. Or ce que nous voulons dire, c'est ce que, réellement, nous pensons. » Appliquons maintenant le même procédé à des études philosophiques. On verra que les historiens de la philosophie sont quelquefois entraînés à de semblables erreurs. C'est ainsi par exemple qu'on doit y regarder à deux fois avant de décréter qu'un système est dans la logique d'un autre. J'ai entendu dire que les philosophies de Hume et de Kant dérivent logiquement et inévitablement de celle de Berkeley. Cependant si Berkeley s'était refusé à admettre les doctrines de Hume et de Kant(et personne ne conteste qu'il l'eût fait) c'est bien que sa pensée répugnait à des conséquences comme celles que Hume en a tirées. Mais si sa pensée y répugnait, il est probable qu'il concevait sa philosophie autrement que ne l'interprètent ceux qui voient en lui le prédécesseur de Hume. Ce qui l'eût empêché d'adhérer aux doctrines de Hume et de Kant constitue un élément essentiel de sa pensée qu'il importerait avant tout de mettre en lumière.

André Joussain.


  1. On peut rapprocher ce raisonnement de ceux que reprou M. Marcel Pareau dans son article sur Les lanceurs de flèches des concerts Colonne (n° 30).,

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