
Ce que l'ouvrier pense de la science
Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.
Une revue de vulgarisation scientifique de Francfort, Die Umschau, (1913, n° 6) publie les résultats d'une enquête personnelle à laquelle s'est livré un de ses collaborateurs, M. Paul Lewin, sur « ce que l'ouvrier pense de la science ». M. Lewin s'est documenté par des conversations qu il a eues avec ses camarades au cours d'une période où il a lui-même travaillé comme ouvrier, en faisant ou non connaître sa véritable situation sociale.
Assurément de telles enquêtes n'ont qu'une portée limitée. L'auteur indique lui-même une de ces limitations, provenant du fait que les ouvriers auxquels il s'est adressé sont relativement instruits, la plupart ayant encore fréquenté des écoles pendant trois ou quatre années après la fin de l'enseignement primaire proprement dit. D'autres limitations, que M. Lewin mentionne ou suggère, sont dues aux opinions politiques et religieuses dominantes dans le milieu : et il est clair que des lecteurs français doivent encore tenir compte des différences nationales. Mais, en dépit de ces restrictions, une enquête comme celle de M. Lewin, quelquefois même une observation unique un peu détaillée, est de nature à mettre sur la voie de l'explication de malentendus, très naturels sans doute, mais non moins embarassants, entre personnes et classes de culture différente.
Les ouvriers étudiés, appartenant en général au parti social-démocrate, ont pour la science un respect analogue à celui dont a pu bénéficier en d'autres temps l'Eglise ou l'Etat. La parole magique qui entraîne l'adhésion aveugle est celle de « prouvé scientitiquement ». M. Lewin fait remarquer qu'il faut entendre ici par science (Wissenschaft) quelque chose d'assez restreint, et qui doit peut-être lui paraître tel plus qu'à nous, le mot la « science » ne s'appliquant guere en français commun qu'aux sciences de la matière, tandis que l'allemand Wissenschaft suggère aussi directement les Geisteswissenschaften que les Naturwissenschaften. Donc ici il ne s'agit que des sciences de la matière, et encore seulement quant à leurs branchés pratiques (die real praktischen Zweige).
M. Lewin attribue, avec raison sans doute, cette limitation des intérêts scientitiques de l'ouvrier au caractère exclusivement matériel de sa vie quotidienne et de ses préoccupations économiques pour lui-même et pour sa famille. Cela n'est pas seulement vrai pour la direction générale de ses tendances, pour la détermination de ce qu'on pourrait appeler son idéal: ce l'est encore pourle mécanisme même de ses pensées, « l'occupation constante au traitement de la matière brute, les rapports constants avec celle-ci » donnant nécessairement à l'esprit de l'ouvrier l'idée plus ou moins confuse que la causalité de nature matérielle, telle qu'il la saisit immédiatement, est la clé unique de tous les problèmes d'importance réelle.
Il n'est donc pas étonnant qu'appliquant cette manière de voir à l'ensemble même des sciences, l'ouvrier ne conçoive pas, ce que des esprits plus cultivés ont parfois tant de peine à concevoir, que l'édifice de la science doit être construit indépendamment des préoccupations immédiates d'applications. Autant il est clair pour quiconque a un peu pratiqué la science ou étudié son histoire que tout progrès scientifique (et par conséquent aussi tout progrès pratique) aurait été impossible si le savant s'était interrogé à chaque pas en avant sur l'utilité de son traval au lieu de poursuivre la voie marquée par le développement idéal de sa pensée, autant, on doit l'avouer, cela est difficilement concevable pour un esprit non préparé et habitué aux enchaînements intellectuels d'ampleur très faible que sont presque exclusivement ceux de la vie courante.
Non seulement, fait remarquer à ce propos M. Lewin, l'ouvrier conçoit peu l'importance d'études dont il n'aperçoit pas immédiatement le bénéfice (ce qui, soit dit en passant, réduit encore plus le champ que si l'on excluait seulement celles dont il n' aperçoit pas le bénéfice immédiat), mais il ne comprend guère que telle ou telle branche du savoir puisse trouver son utilité dans l'avenir. L'auteur cite à ce sujet un exemple relatif à une science intermédiaire entre celles de l'esprit et celles de la matière, l'économie politique. Ayant expliqué à un de ses camarades occasionnels, lors de la visite de l'usine par de jeunes économistes, ce qu'était cette science, et répondu à une question portant sur l'utilité de celle-ci en montrant par des exemples les bienfaits qui résultent de ces recherches pour l'humanité à plus ou moins longue échéance, il reçut à son tour la déclaration : « Bah ! dans cent ans je serai mort, et tout ça me sera bien égal. » Mais peut-être se mêle-t-il ici des éléments d'ordre sentimental, ou moral, ou si l'on veut philosophique, étrangers aux idées portant directement sur la science elle-même.
Pareillement, que les ouvriers fassent preuve d'intelligence lorsqu'ils discutent une espèce juridique qui les concerne directement, mais ne congoivent guère ce 'est la science juridique, ne doit pas surprendre. Beaucoup d'esprits cultivés ont parfois de la peine, en présence d'un jugement particulier qui choque leur sens moral, à comprendre que la nécessité même pratique d'une cohérence supérieure dans le système juridique affaires humaines, conduire dans tel cas déterminé à une d'un pays peut fort bien, étant donnée la complexité des solution imparfaite et peut-être partiellement injuste.
Apres quelques considérations intéressantes, mais moins directement rattachées au sujet qui nous occupe, sur l'attitude des sujets relativement à la théologie et à l'art, M. Lewin revient aux sciences de la matière avec un peu plus de détails.
Pour les sciences de l'ingénieur, auxquelles on peut rattacher la physique et la chimie, l'ouvrier a non seulement un plus grand intérêt, mais en quelque sorte de réelles dispositions. « Il est dans son élément. » Lad irection ordinaire de son activité fait qu'il est bon observateur. Mais à côté de cette attitude vis-à-vis de l'objet de la science, les individus observés par M. Lewin, - et c'est une de ses constatations qui donne spécialement à réfléchir — semblent mal comprendre, et par suite ne pas estimer à sa juste valeur, l'activité intellectuelle des travailleurs de la science, ingénieurs, physiciens ou chimistes. Ils la ramènent dans les limites de ce dont ils se rendent compte directement. M. Lewin fait observer judicieusement que des notions comme celles d'« expérience acquise », de « savoir », d' « ingéniosité inventive » ne sont pas différenciées pour eux. C'est là encore un trait commun avec un grand nombre d'esprits à tous les degrés de culture, pour lesquels l'activité scientifique se résume dans telle ou telle forme qui, parfois par un simple hasard, s'est imposée plus qu'une autre à leur expérience.
A côté des sciences avec lesquelles l'homme est en contact par son travail journalier, celle qui le touche de plus près est évidemment la médecine. L'auteur a été surpris de constater, - et il serait intéressant de savoir si ses observations s'appliqueraient également à notre pays, quoique certainement à un bien moindre degré, — que l'intérêt et les connaissances des ouvriers allemands sur ce terrain et sur celui des autres sciences naturelles étaient considérables; et il l'attribue aux excellents articles de vulgarisation de la presse même quotidienne de son pays.
Mais, à l'inverse en quelque sorte de ce qui se passe pour les sciences physiques, c'est ici la pratique qui est en retard sur la théorie. Malgré la forte discipline germanique, les prescriptions relatives aux précautions aseptiques, de même que l'interdiction de cracher, restent presque lettre morte. M. Leuvin souhaite que « ce que le professeur Harnack appelle la conscience collective soit affinée à l'école par des conférences de médecins, de maîtres, etc. » Cette notion de conscience collective (Kollektivgewissen, et non Bewusstsein, conscience morale, non psychologique) est ici tout à fait à sa place : il n'est pas douteux qu'il faudrait faire passer les choses interdites par l'hygiène dans la catégorie de ces choses auxquelles s'oppose en quelque sorte un réflexe social, de ces choses « qui ne se font pas ». Un voyageur racontait récemment qu'on avait dû en Chine, ces temps derniers, réintroduire dans la mesure du possible la superstition qui faisait considérer les lépreux comme habités par des esprits mauvais, parce que seule une superstition religieuse avait la force suffisante pour imposer les mesures d'isolement à l'égard des malades. Et qui ne sait que chez nous les prescriptions de politesse, ou de tenue à table, n'acquièrent cette force particulière qui fait qu'on s'y conforme sans même y réfléchir que si elles sont en quelque sorte entrées dans la conscience de la race ou tout au moins du groupe social, alors que des prescriptions dictées par les données rationnelles de l'hygiène, mais d'origine plus récente, risquent sans cesse d'être oubliées, et surtout n'ont pas pour elles l'appui tout-puissant de la reprobation mondaine ou sociale en cas de non-observation.
M. Lewin termine par une intéressante remarque sur le lien direct (il n'eut pas été nécessaire de signaler une simple correspondance générale) entre le travail professionnel de l'ouvrier et son aptitude intellectuelie. « C'est pourquoi, par exemple, les menuisiers qui exécutent en bois les modèles des pièces de fonderie sont tellement au-dessus des autres ouvriers. Ils ont en effet à réunir par l'esprit les trois coupes techniques en un seul corps solide et à exécuter ensuite celui-ci en bois. C'est précisément parmi eux que j'ai trouvé les têtes les plus intelligentes et les plus ouvertes (Vielseitigen, « multilatérales »), ne se contentant pas d'apprendre dans les journaux quotidiens, mais ayant un grand zèle pour lire des livres, écouter des conférences, etc. »
Nous n'avons pas craint de faire de larges emprunts à l'article de M. Lewin, qui, à notre connaissance, n'a pas d'équivalent en français. Indépendamment, encore une fois, de la possibilité d'appliquer ailleurs les constatations faites par lui dans le milieu qu'il a observé, son travail est en effet de nature à faire réfléchir sur une question d'autant plus importante qu'est plus répandu le rôle de la science dans la civilisation moderne et que se posent plus de problèmes dans les rapports entre les classes sociales.
R. M. G.