
Alphonse XIII et les républicains
Article paru dans Le Spectateur, n° 43, février 1913.
On sait qu'au cours de récentes difficultés politiques le roi d'Espagne a convoqué à son Palais, pour les consulter, quelques-uns des personnages les plus considérables du parti républicain, d'abord le directeur du Musée Pédagogique, M. Cossio, puis le célèbre neurologiste Ramon y Cajal, en tant que représentant d'une importante association scientifique, et enfin le leader républicain au Congrès, M. Azcárate. Avec les deux premiers, la conversation s'est maintenue dans le domaine pédagogique et scientifique, mais avec M. Azcárate, après un entretien technique sur des questions intéressant l'Institut de Réformes sociales, dont celui-ci est le chef, elle n'a pas tardé à prendre un caractère politique, quoique plutôt, il est vrai, de politique générale. Nous traduisons deux passages d'un article inspiré par M. Azcárate, qui a paru dans le journal El Pais et que reproduit le Heraldo de Madrid: « Au sujet des fonctions du chef de l'Etat, roi ou président (« c'est la même chose », interrompit, aimable, le roi Alphonse — « es lo mismo », interrumpio, amable, D. Alfonso), M. Azcárate répéta ce qu'il a toujours dit: qu'il doit s'abstenir de montrer son opinion sur ce qui divise (parti, thèses politiques, programmes, etc.) mais que, non seulement il peut, mais il doit intervenir dans ce sur quoi nous sommes tous d'accord, comme la sincérité électorale, la moralité administrative, l'indépendance du pouvoir judiciaire, etc., etc...»
« Le roi, ajoute M. Azcárate, me posa une question très importante. Il me demanda, d'une façon générale bien entendu, si, dans les consultations qui ont lieu lors des crises ministérielles, il pourrait consulter les chefs des partis non monarchiques... Je répondis affirmativement. Pourquoi pas? Cela servira d'orientation, de sondage (orientacion, sondeo); je n'y vois rien de mal. Je me rappelle vaguement que Salmeron a dit quelque chose de cela, il y a longtemps, en discutant avec Candau. »
Pour rendre la signification véritable de cet entretien, dont le texte, même si nous avions pu le reproduire intégralement, ne donnerait encore qu'une idée tout insuffisante, il faudrait être à la fois un historien et un dramaturge, et savoir représenter, seuls dans une salle du Palais Royal de Madrid, ces deux hommes dont l'un semble avoir pour but suprême de sa vie de détruire à jamais tout ce que l'autre représente aux yeux de leur pays commun et du monde entier. Chacun peut du moins faire appel aux comparaisons qui lui paraîtront les plus frappantes et qu'une république semble d'ailleurs difficilement pouvoir fournir.
Ce que nous voudrions seulement noter ici, c'est, dans la psychologie de l'acte d'Alphonse XIII, l'importance de deux éléments intellectuels qui échapperaient aisément à l'attention, cachés par des traits, plus vivement apparus en cette occasion, de sa nature.
Que le roi ait décidé de recevoir les chefs républicains, tous, soit qu'ils l'approuvent, soit qu'ils le désapprouvent, en reconnaissent le caractère « transcendant », précisément au sens castillan du mot. Mais, pour le décider, il faut d'abord, on est tenté de l'oublier, qu'il y ait songé; pour répondre « oui » à cette question, après de plus ou moins longues délibérations avec soi-même et peut-être ses conseillers, il faut d'abord qu'il se la soit posée. Assurément les deux choses se tiennent assez intimement: si on songe à une chose, c'est que déjà la réalisation n'en apparaît pas comme complètement impossible, c'est que déjà, en d'autres termes, on a quelque tendance à répondre « oui » sur son acceptation. Soit! Mettons qu'il n'y ait là qu'une manière différente de présenter les choses. Cette manière-là renferme du moins un enseignement propre qui est le suivant : L'attitude intellectuelle nécessaire à cette qualité qu'on appelle l'esprit large ne consiste pas seulement dans une disposition, si entière et si sincère soit-elle, à un examen attentif et juste, à la bonne foi, à une tolérance conciliatrice. Elle consiste aussi, de façon non pas certes plus importante en fin de compte, mais chronologiquement antérieure, dans une disposition, moins morale et plus imaginative, à rechercher partout, à fouiller en quelque sorte les coins et les recoins du possible, pour que rien n'échappe à notre examen, si peu de chance que cet examen même semble avoir parfois d'aboutir à une acceptation.
Et on comprend que ce qui risque tout particulièrement d'échapper à notre vue, c'est l'accoutumance qui nous le cache : tout à la fois, elle nous dissimule ce qui, dans les choses auquelles nous sommes habitués, serait susceptible d'un examen critique, et, d'autre part, limitant notre champ visuel à ses bornes traditionnelles, elle exclut de notre jugement tout ce qui est au delà de ces bornes. On comprend que les Anglais expriment qu'une personne est particulièrement soumise à l'influence des préjuges en disant d'elle qu'elle souffre d'un « manque d'imagination » (lack of imagination) (1)
Occupons-nous maintenant plus spécialement de l'échange d'idées entre le roi et le député républicain. On prononce très volontiers, au sujet de semblables conversations, les mots de courtoisie, d'esprit de tolérance, surtout s'il s'agit de questions religieuses, de conciliation, s'il s'agit d'autre chose. Ces mots sont bien à leur place, et les dispositions qu'ils expriment sont assurément nécessaires. Mais il y a ou il devrait y avoir quelque chose de plus. Ces termes expriment tous une sorte de renoncement, d'abandon. « Puisque, hélas, tout le monde ne pense pas de la même façon, du moins ne nous tourmentons pas les uns les autres, et même sachons jouir ensemble des charmes d'une conversation spirituelle. » Toute autre attitude semble tellement impossible, — et l'est en effet souvent, — qu'on recourt au classique « ni politique, ni religion ». C'est entendu, dans la majorité des cas, les bénéfices qu'on retirerait d'entretiens sur ces questions ne valent pas les risques de troubles qu'on courrait. Mais si enfin on veut chercher ces bénéfices, est-ce seulement en prolongeant, en quelque sorte, ces dispositions de courtoisie, de conciliation qu'on arrivera à éviter que les cartes se brouillent? Telle est la question à laquelle le cas d'Alphonse XIII permet de répondre.
Sur la courtoisie, rien à dire. Quant à l'esprit de conciliation, il doit, pour permettre l'échange utile des idées, s'adjoindre une qualité intellectuelle très rare, à savoir un certain talent d'analyse et de dissociation. Qu'ici, par exemple, le roi et M. Azcárate soient, sur un grand nombre de points, en un désaccord flagrant et irréductible, c'est ce dont ni eux ni nous ne doutons le moins du monde.
Il leur faudra donc, lorsqu'ils traiteront une question particulière, faire avec soin le départ, parmi tout ce qui se rapporte à cette question, de ce qui est solidaire des points sacrifiés, des points sur lesquels ils renoncent à s'influencer l'un l'autre, et de ce qui, ne l'étant pas, est susceptible entre eux d'une discussion féconde.
Et en disant qu'un pareil travail exige une grande finesse et une grande souplesse d'esprit, nous ne nions nullement qu'il y faille aussi, avec l'esprit de conciliation, le sang-froid et la maîtrise de soi. Mais cela, tout le monde le sait, et c'était donc sur le reste qu'il fallait insister. Qu'en disant et en écoutant « chef de l'Etat», M. Azcárate et le roi pensent, l'un à un président élu: l'autre à un souverain héréditaire, et qu'ils soient d'accord pour admettre que cela « n'a pas d'importance», que cela « revient au même », c'est peut-être un cas où le détachement de soi l'emporte sur la faculté d'analyse; surtout en ce qui concerne le roi, car il est bien évident que cette phrase a d'autres échos dans son âme que n'en a pour vous ou moi le fait de dire, dans une vague conversation, que le roi d'Angleterre a moins de pouvoir que le Président de la République. Mais on conçoit très bien qu'il est des points sur lesquels la proportion serait renversée, le rôle le plus important échouant alors à la faculté d'analyse.
Ainsi, entre adversaires, s'injurier, tout le monde en est capable; se taire ou parler pour ne rien dire oul presque, il y faut du sang-froid, de la courtoisie, en un mot, des qualités d'ordre moral; pour parler, pour discuter avec fruit, il faut tout cela, et il faut en plus l'aisance à se mouvoir dans les rouages logiques, a reconnaître ceux qui se tiennent entre eux et ceux qui, au contraire, étant indépendants les uns des autres, permettent, à côté d'un désaccord certain, un accord partiel. Accord partiel, c'est ce que l'esprit commun conçoit difficilement, en dehors bien entendu d'un « silence prudent », qui n'est d'ailleurs pas proprement un accord. Et il suppose plus aisément l'accord complet, si invraisemblable qu'il soit : tel ce journaliste madrilène, qui, demandant à M. Azcárate, à l'issue de son audience, s'il n'allait pas renoncer à sa position de chef de la minorité anti-dynastique, fut tout surpris de recevoir cette réponse : « Je sors d'ici aussi républicain que j'y suis rentré. »
R. M. G.
- Le mot imagination a d'ailleurs parfois en anglais un sens très particulier, très instructif au point de vue psychologique, sur lequel nous comptons bien revenir.