
A propos d'un tract
Article paru dans Le Spectateur, n° 43, février 1913.
Voici des extraits d'un imprimé intitulé « A l'aide » qui en novembre dernier a été répandu à Orléans par les soins du « Comité orléanais du tract et de l'affiche ». Sa distribution a été suivie de la visite d'un « collecteur» chargé de recueillir les offrandes.
« Vous le savez, aujourd'hui plus que jamais, l'or est le dieu tout-puissant, et Mgr Dupanloup disait un jour : L'argent est un mauvais maitre, mais c'est un excellent serviteur.
Eh bien, donnez de cet argent, donnez-en beaucoup à tous ceux qui, par la propagande de la presse de combat, défendent la Liberté, la Justice, l'Armée, ces piliers sacrés qui soutiennent votre fortune et votre bonheur.
— Oh ! ne leur mesurez pas le nerf de la guerre. Songez donc qu'il faut redonner un peu de vérité à ce pauvre peuple de France qui, plus que tout autre, en est privé!
Plus de Dieu! plus d'âme! plus de respect des commandements de l'Eglise ! voilà le poison qu'avec une persévérance satanique, nosadver saires déversentà flots dans les cerveaux ouvriers.
Ne comprenez-vous pas que cette propagande constitue le danger le plus immédiat que vous couriez? S'il n'y a ni Dieu, ni âme, ni récompense, ni châtitiment, rien à craindre ou à espérer par delà la tombe alors, ce pauvre peuple d'aujourd'hui, déraciné de la terre et du ciel, du passé et de l'avenir, vivant au jour le jour comme la bête, voudra réaliser le paradis ici- bas, mais d'une façon infernale.
Pour cela, il vous expropriera à l'aide des lois que sa majorité lui fabriquera volontiers, ou bien il recourra aux armes si faciles et si redoutables de la révolution: les GREVES, la TORCHE et le FUSIL!
Adieu, alors, fêtes splendides, parties ravissantes et amusantes; adieu, autos dernier cri !
Vous, a qui Dieu a donné la fortune et l'intelligence, vous devez donc comprendre que c'est pour vous un devoir impérieux de venir en aide aux combatifs qui donnent à la défense de la propriété, de l'ordre, de la Patrie et de la Tradition, leur talent, leurs capacités, leur dévouement, leur temps, leur santé. Une seule chose leur fait défaut : c'est le nerf de la guerre!
......
Souvenez-vous enfin que dans la balance de la justice éternelle, infaillible celle-là ne pèseront que les bons actes posés ici-bas pour Dieu, pour la Patrie et pour vos semblables.
Pour que Dieu vous fasse miséricorde et vous donne part à l'éternel festin, etc., etc. "
J'ai su que certaines personnes ont été choquées à la lecture de ce prospectus.
On en voit aisément la raison : il y a des consciences délicates à qui répugne cet alliage du spirituel et du temporel, de l'altruisme chrétien et de l'égoïsme capitaliste, du paradis à gagner et des autos dernier cri à ne pas perdre, de la vérité à répandre dans « le pauvre peuple » et des « fêtes splendides » auxquelles il serait si pénible de renoncer.
Faut-il donc croire que cette délicatesse de conscience fasse défaut aux autres lecteurs « bien pensants » qui n'ont pas été choqués. Nous nous garderons bien de faire des jugements aussi téméraires.
Une certaine répugnance existe chez d'aucuns pour le procédé de démonstration employé par le Comité orléanais du tract et de l'affiche. Je veux bien que la délicatesse de conscience soit cause de cette répugnance; elle fait qu'ayant vu le procédé on le désapprouve, mais ce n'est pas elle en tout cas qui a fait voir le procédé.
Et si certains n'ont pas été ollusqués de la contrariété des arguments, il se peut que ce soit précisément parce qu'ils n'ont pas remarqué cette contrariété, soit qu'ils n'aient même pas vu qu'il y avait des raisons données, soit qu'ils aient vu une des raisons et que l'autre leur ait échappé, soit que l'une et l'autre raison se soient présentées à leur esprit, mais successivement et sans qu'aucun heurt puisse se produire puisqu'aucune confrontation n'avait lieu.
Nous n'insisterons pas sur le « comment» de ces différentes illusions qui demanderaient chacune d'être étudiées avec soin sur des exemples précis.
Nous nous bornerons à faire observer qu'à côté du phénomène bien connu qui consiste en ce que la perception se complète d'elle-même (je n'entends pas toutes les syllabes des mots qu'on me dit et pourtantj'entends la phrase dans son entier) on peut placer un autre phénomène tout inverse. J'écris à un ami, et, en faisant l'enveloppe, je mets sans hésitation et par habitude son prénom, son nom, le numéro et le nom de sa rue, et si on me demande à un autre moment son prénom, il est Possible non seulement que je ne m'en souvienne plus, mais que je ne sache pas que je le sais; il me faudra me remettre en présence de l'adresse à faire, de l'adresse tout entière ou au moins du prénom et du nom, pour que je puisse en détacher le prénom, me rendre compte que je ne l'ignorais pas et qu'en réalité je connaissais plus que je ne croyais connaître.
C'est peut-être un effort de ce genre qu omettent de faire les personnes « bien pensantes », intelligentes par ailleurs, délicates incontestablement, qui, en dépit de tout cela, n'ont pas été choquées par l'argumentation reproduite plus haut.
Il n'y a de leur part ni mauvaise volonté, ni impuissance à faire saillir et à saisir les arguments comme tels, mais elles n'éprouvent pas le besoin de le faire, elles ne voient pas l'utilité de ce travail, elles n'ont pas l'idée de sa possibilité.
Si elles éprouvaient le besoin d'inventorier ce qu'elles ont lu, c'est qu'elles craindraient de négliger quelque chose de ce qu'elles ont amassé, c'est qu'elles se douteraient qu'il y a des choses qui leur échappent et que pourtant elles connaissent; ne s'illusionnant pas sur leur soi-disant ignorance, elles n'ignoreraient plus leur illusion.
Or elles s'illusionnent, et elles ne soupçonnent pas qu'elles s'illusionnent. Convaincues, en leur âme et conscience, que l'œuvre de la bonne presse est une œuvre excellente, elles ont lu sans analyser, ayant le parti pris d'admettre sans discuter.
Elles ont lu le tout, et tout a contribué à affermir leur conviction, aussi bien le nom de Mgr Dupanloup, missi à propos en avant, que le style amphigourique, que l'abondance des mots et des phrases. Tout cela a provoqué une sorte d'échauffement intellectuel et une espèce d'aveuglement.
On dit « ne pas voir la forêt à cause des arbres »: on dirait plus justement ici « ne pas voir les arbres [ne pas voir qu'il y a des arbres] à cause de la forêt ».
Arguments et conclusion ne sont pour les lecteurs dont nous parlons qu'un tout indifférencié où leur esprit ne trouve rien à dissocier : la conclusion masque les arguments. Ces derniers apparaissent dès lors simplement comme des façons de dire la conclusion, en sorte qu'il n'y a plus à proprement parler argumentation, mais simple expose, simple développement d'une idée, de cette idée considérée comme axiome: il faut verser de l'argent au collecteur du comité orléanais.
Cette conception d'un exposé pur et simple a pu ne pas tellement s'imposer à eux; il se peut alors qu'ils aient vu au moins un des arguments en cause, et pendant que les uns disaient : « Donnons pour Dieu, pour la France», les autres répétaient: « Oui certes, donnons pour nous défendre contre les apaches ». D'ailleurs ce qui avait frappé les premiers était passé inaperçu aux seconds et réciproquement.
Mais il y a une faute de lecture plus curieuse encore, qui a pu être commise; des lecteurs ont bien vu les arguments (et non plus un seul argument), mais ils ne se sont pas aperçus que les arguments étaient plusieurs. C'est toujours l'effet de cette illusion de l'ignorance de ce qu'on sait, que nous signalions plus haut. Et ceux-là non plus ne pouvaient manifester leur étonnement au choc des arguments puisqu'au fur et à mesure de leur lecture ils passent de l'un à l'autre sans garder dans ces différentes allées et venues le souvenir nécessaire à la confrontation.
«Mgr Dupanloup...» : et ils sont d'emblée sur le terrain religieux; « ces piliers sacrés qui soutiennent votre fortune.. »: et voilà qu'ils entendentl'argument capitaliste; « plus de respect aux commandements de l'Eglise... »: et ils ressentent une indignation toute apostolique; « le danger le plus immédiat, les armes de la révolu- tion »: et ils oublient les intérêts de l'Eglise pour ne songer qu'à leur coffre-fort.
Les arguments paraissent glisser l'un sur l'autre; l'un ne peut être en vue qu'en recouvrant complètement l'autre: ainsiil n'y en a jamais qu'un à occuper le champ de la conscience, et c'est ce qui fait qu un conflit des argu. ments entre eux dans lesprit d'un tel lecteur est inconcevable.
Et sans doute on peut tenir l'incohérence pour une manière d'être normale de l'esprit, et il n'est pas rare de rencontrer dans un même individu deux états d'esprit différents au point de paraître incompatibles, mais alors que ces états d'esprit ne se manifestent pas d'ordinaire à propos des mêmes choses, ici ils concourent l'un et l'autre à donner plus de vivacité a une même représentation (celle de l'utilité d'une certaine presse). Et puis d'ailleurs comment parler ici d'incohérence ? L'incohérence n'existe que pour celui qui fait un essai de synthèse, et cet cssai est inimaginable dans le cas. pré- sent puisqu'on ne constate même pas la conscience d'une juxtaposition d'éléments multiples.
Nous voyons maintenant par contraste l'explication de l'indignation de ceux qui se sont indignés. Ils n'ont été victimes ni d'une faiblesse d'attention, ni d'un défaut de mémoire, ni d'une incompréhension par myopie ou manque de recul. Ils ont connu ce qu'ils connaissaient. Ils ont bien lu, voilà tout. Ils ont vu les deux arguments, ils les ont vu enchevêtrés, et ce qui les a émus ce n'est pas la multiplicité, ni la diversité, ni même la contrariété des raisons données, mais la fausse apparence d'unité et de similitude qu'ils revêtent par leur enchevêtrement même; et la preuve que le malaise qu'ils éprouvent est aussi bien intellectuel que sentimental, c'est que sans en changer le fond, il aurait suffi peut-être d'une simple modification de forme pour qu'ils n'aient manifesté aucun sentiment de surprise, ni de répulsion à la lecture de l'appel « à l'aide ». Que disparaisse en effet cet enchevêtrement et qu'un peu de clarté soit offerte à l'esprit qui veut comprendre, et le lecteur ne risquera guère effectivement de se tromper sur le nombre — cela va sans dire — mais aussi sur la valeur des arguments.
Voici en effet ce que dans ce cas on aurait lu : « Donnez à l'œuvre de la diffusion de la presse, c'est un placement avantageux pour l'éternité et aussi pour le temps, l'existence de la société et de la religion sont ici en jeu, votre besoin de bonheur et votre désir de faire le bien seront également satisfaits... » Leur seule juxtaposition aurait suffi à montrer que les arguments ne sont ni équivalents ni de même nature, à les hiérarchiser dans l'esprit et à ne pas faire naître de protestation même chez les plus délicats. De les avoir présentés comme identiques avait, pour le lecteur attentif, mis en évidence leur contrariété; de les présenter comme distincts fait que leur différence même n'attire plus l'attention au même point. L'unité apparente dont on les revêtait faisait paraître moins tolérable leur diversité réelle, et cette diversité n'étonne ni ne choque dès qu'elle se montre sans masque. Leur enchevêtrement faisait qu'ils avaient l'air de s'opposer alors que contigus ils ont l'air de se compléter.
Que si l'on objecte que des arguments contradictoires ne peuvent se compléter, et qu'il s'agit bien ici d'une contradiction réelle entre le sentiment chrétien (ascétisme) d'une part et la préoccupation capitaliste (jouissance) d'autre part, il n'en reste pas moins que la désapprobation a son origine bien moins dans ce qui est dit que dans la façon dont on le dit.
L'enchevêtrement des arguments, qui, pour un lecteur inattentif, dissimule leur contradiction, est cause que qui sait lire la découvre, et c'est cette découverte qui fait qu'il regimbe. La juxtaposition par le fait d'une simple énumération rend l'opposition moins évidente, et non pas tant parce qu'on nes'étonne plus de voir voisiner sur le papier des choses qu'on a coutume de voir coexister dans la réalité (l'idée chrétienne s'étant adaptée à l'organisation capitaliste), mais parce que la juxtaposition tangible d'idées différentes sépare plus qu'elle ne rapproche: elle est une classification en même temps qu'une énumération ; elle fournit l'idée de catégories diverses auxquelles appartiendraient les choses juxtaposées; et on en arrive à distinguer trop les arguments présentés comme distincts pour pouvoir songer à les comparer et à constater leur contrariété ou leur contradiction.
M. P.