Jean Guéhenno & Jean Paulhan, 1926-1968

Jean GuéhennoJean Paulhan

Correspondance Jean Paulhan & Jean Guéhenno, 1919-1968

Paulhan se juge « tout à fait banal », se range dans « le parti des gens qui s'intéressent, qui sont à chaque instant épatés ». Guéhenno a la conviction d'appartenir à « une espèce commune de l'humanité », celle de « ces hommes de série », que désemparent les événements. Coquetteries d'intellectuels et d'écrivains qui savent trop bien qu'on ne les prendra pas au mot, que leurs œuvres disent tout le contraire ?

Leurs lettres incitent à ne pas répondre trop vite. À côté de la Grande Guerre, du Front Populaire ou de l'Occupation, il y est beaucoup question de divers petits événements, que l'on appelle trop vite « fait divers ».
L'un, « esprit insaisissable », se méfie des professeurs, auxquels il reproche « d'avoir leur siège fait, leur système ». L'autre en veut aux « joueurs » et a parfois soupçonné son ami « d'aimer les idées, pour le plaisir, à tous risques, et dût le monde s'écrouler ».

Pourquoi, dans ces conditions, leur amitié n'a-t-elle jamais connu de ces « vacances » qui séparent des esprits pourtant mieux faits pour se comprendre et s'estimer ? Parce qu'ils partagent une conviction : « Nous ne sommes pas le centre du monde, nous ne valons, nous ne sommes dans la vérité qu'à condition de nous négliger nous-mêmes pour autre chose ». Cette autre chose peut être la politique, la métaphysique ou la résistance à l'oppression. Dans tous les cas, elle passe par cet amour de la littérature qui, seule, peut expliquer le monde et donner un sens aux faits divers dont il est question dans cet entretien de quarante ans.


Extrait de la chronique du Monde de Livres du 23 janvier 2003

JOURNAL DES ANNÉES NOIRES, 1940-1944 de Jean Guéhenno. Gallimard, "Folio", 442 p., 5,90 €. CORRESPONDANCE, 1926-1968 de Jean Guéhenno et Jean Paulhan. Edition établie, annotée et présentée par Jean-Kely Paulhan, Gallimard, "Cahiers de la NRF", 488 p., 25 €.

Le 27 septembre 1944, Paulhan invitait Guéhenno à lui donner le manuscrit du journal qu'il avait tenu depuis quatre ans : "Dis oui, et je viens tout de suite le chercher." Bien qu'il jugeât son texte "mince", Guéhenno finit par accepter. Le livre parut en mai 1947. Réédité en 1974, l'ouvrage à nouveau disponible comblera les amateurs comme les contempteurs d'un genre qui peut faire la part si belle à la pose avantageuse et à une réécriture maniérée portant sur de menus faits, écueils dont Guéhenno se garde superbement. "Ce n'est ici qu'un journal de nos communes misères", avertissait-il dans sa préface.

De fait, on glane, au fil des pages, une foule de notations qui concourent à peindre cette époque si singulière. Le quotidien des privations bien sûr, mais surtout l'absence d'horizon. Ainsi, ce 23 décembre 1940 où le désarroi se dit sans fard : "Comment tenir journal du vide ?" Mais il y a plus dans cette chronique. A commencer par un refus viscéral et raisonné tout à la fois, attesté dès le 17 juin 1940 : "Voilà, c'est fini. Un vieil homme qui n'a plus même la voix d'un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix." L'appel du général de Gaulle lui donne la joie d'entendre, "dans cet ignoble désastre, une voix un peu fière". Rendant compte du Journal en 1948 dans Les Annales, Lucien Febvre relevait : "Il faut dire que ces notations ne traduisent pas les sentiments d'un seul homme. Mais d'un groupe, qui s'ignorait comme groupe. De ceux qu'on peut nommer sinon les résistants (ne créons pas de confusions d'époques), du moins les refusants de la première heure."

Prudent, Guéhenno ne souffle mot de ce qu'il sait de l'activité clandestine. Seuls quelques épisodes du "carnage invisible" affleurent, comme l'exécution des hommes du groupe du Musée de l'homme le 23 février 1942. La prudence ne l'empêche cependant pas de réagir fortement, par exemple lors de la publication du statut des juifs le 18 octobre 1940 : "Je me sens plein de honte." Le Journal résonne aussi des lectures du professeur de khâgne qui, faisant "pour tuer le temps d'immenses lectures", décortique Montaigne, Pascal, Chateaubriand, Tolstoï, Voltaire, Renan, Thomas Mann. L'enseignant ne cède rien de sa liberté de ton en dépit de rumeurs persistantes d'une révocation. Rétrogradé en 1943 au rang de professeur débutant, il fait preuve d'une belle hauteur de vue : "Ces petites persécutions sont misérables et j'aurais honte d'en souffrir." C'étaient là, à dire vrai, des ennuis mineurs pour ce collaborateur des Lettres françaises clandestines et des Editions de Minuit.

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Editeur : Gallimard

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