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Brève histoire des Fleurs de Tarbes ou d'une très longue initiation

Silvio Yeschua

Ce texte est paru dans le numéro d'hommage de la revue L'Infini à Jean Paulhan n° 55, Automne 1996

Paris, 1925. Un homme de lettres de quarante ans, déjà connu et respecté mais ayant encore à assurer sa position et à détendre sa place, annonce à un écrivain de ses amis l'imminent envoi d'un « quelque chose » qu'il vient d'écrire. Ensuite, durant des mois et des années, il n'arrête pas d'en parler, et d'en annoncer le tout récent (ou tout prochain) achèvement et envoi à ses très nombreux correspondants (qui, parfois, s'en étonnent un peu...). En 1936, enfin (donc avec un retard de onze ans), l'ouvrage paraît en revue, en cinq livraisons mensuelles successives, Il fait très exactement, en tout et pour tout, quatre-vingts pages, format NRF. Mais ce n'est pas encore tout à fait ça : les correspondants sont aussitôt informés que l'ouvrage devra être repris et refait de fond en comble pour sa parution en volume. Le volume ne paraîtra qu'en 1941, donc seize ans après la première lettre qui en promettait l'envoi; mais ce n'est toujours pas la fin de l'histoire. Le livre offre en effet un texte remanié : recomposé, amputé de certaines parties, amplifié de quelques chapitres, de notes et d'annexes; mais c'est surtout là un ouvrage qui se présente comme la première partie d'un tout qui devra désormais en comporter deux. On se remet donc à attendre : les années passent, les décennies ; de nombreux ouvrages du même auteur paraissent ; paraît enfin l'ouvrage ultime, celui auquel il aura travaillé jusqu'à la fin. On s'est plu à voir dans certains de ces textes, écrits entre 1941 et sa mort, en 1968, ou dans tels de leurs groupements, la « suite et fin » si longtemps attendue. Toujours est-il que Jean Paulhan (puisqu'il faut l'appeler par son nom) n'aura jamais rien écrit qui fût explicitement intitulé Les Fleurs de Tarbes, tome II (car c'est bien des Fleurs de Tarbes que je viens de parler).

Comment peut-on s'expliquer ce très étrange comportement : ces promesses mal tenues, ces atermoiements, ces retardements ?

En rappelant, d'abord, que tout cela n'est pas sans exemple chez les très grands écrivains du XIXe et du XXe siècle. Chacun pourrait songer aux cas qui lui seront proches : Flaubert ; Mallarmé ; Proust, et les longues années de travail au roman Recherche - Valéry et les lustres passés à penser et à ciseler ce qui n'est jamais tout à fait devenu Agathe, le IIIe Faust ou La comédie de l'intellect... Pour ce qui qui est de Paulhan lui-même, on sait bien qu'il y a vingt-six ans entre la première version (1913) et la dernière, sidifférente, de son essai sur les Hain-Tenys (1) - ces poèmes érotiques qu'échangeaient jadis entre eux les Malgaches pour régler leurs litiges ("qui leur tenaient lieu de coups de poings", disait le jeune ethnographe improvisé), et où Paulhan s'évertuait à étudier les secrets de la poésir obscure et de l'efficacité du langage ; et pas moins de dix-huit ans de la première à la dernière version des trente pages qu'il aura finalement consacrées à Valéry.

En rappelant ces choses, donc, et puis, en essayant de regarder d'un peu plus près ce que j'ai esquissé un tantinet trop vite plus haut, en m'attardant sur quelques-unes des lettres glanées dans sa vaste correspondance, et où il parle des Fleurs.

Je crois que c'est bien à Francis Ponge (2) que Paulhan écrit pour la première fois de cet essai, auquel il travaille sans doute depuis la fin de la guerre ; c'est vers mai 1925 ; depuis le 1er avril, il occupe, à la tête de la NRF, la place de Jacques Rivière, mort en février de la même année. « J'ai écrit, dit-il, quelque chose qui s'appelle Les Fleurs de Tarbes. Sur le langage. Je te l'enverrai. » Puis, un mois plus tard : « Je t'enverrai les Fleurs dès qu'elles seront faites, bientôt. » (Et nous qui, tout comme Ponge sans doute, avions cru qu'elles l'étaient déjà, faites...) En janvier 1926 enfin: « J'ai écrit une sorte de déclaration critique. Ça s'appelle : Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les Lettres. Je voudrais te le lire un soir. » Il devait s'agir encore d'une étude plutôt brève : lecture d'une seule soirée. Paulhan devait avoir une vive intuition de ce petit livre, qui lui semblait pouvoir être vite conduit à l'achèvement. Mais il se trompait. Et son erreur devait se reproduire de nombreuses fois au cours des onze, ou seize, ou quarante-trois ans qu'il devait passer à travailler à ses divers états.
Son étude se sera pas mal étoffée jusqu'en 1927, lorsqu'il écrit à Gide (3): « Je ne vous enverrai pas avant octobre Les Fleurs de Tarbes, qui sont devenues un livre. Je tâche d'y établir (et j'y établis, je pense) que les Lettres, depuis quelque cent ans, sont gouvernées par une idée fausse du langage et de l'expression. Une idée fausse, ce serait peu ; par une illusion touchant au langage (et à ce langage particulier, littéraire, que sont les règles, les lois, etc.) aussi facile à démontrer que le peut être une illusion d'optique. »

On croit deviner que ce « langage particulier », c'est la rhétorique ; le post-scriptum nous le confirme : « Je ne veux pas dire que la rhétorique ait formé une idée juste du langage. Non, mais du moins : elle organisait une action concertée sur le langage, qui suppléait en quelque façon à cette idée. »

Les grands mots clefs paulhaniens viennent donc d'être prononcés, à propos des Fleurs, entre 1925 et 1927 : le langage, la critique, les Lettres, la « Terreur », la rhétorique... Nous qui, aujourd'hui, en connaissons les prolongements et les développements, nous pouvons mieux que lui (qui à l'époque ne les connaissait pas) comprendre que l'objet de son étude allait lui demander une quantité et une qualité de temps et d'expériences, intellectuelles et autres, sans commune mesure avec ce qu'exige l'achèvement d'une étude savante, d'une thèse par exemple.

Aussi, en 1928, les amis apprendront-ils que « la refonte des Fleurs de Tarbes marche bien » ; la NRF en annoncera la publication prochaine ; des fragments en seront envoyés à l'un, à l'autre. Et cela se poursuit ainsi, d'année en année, Paulhan cherchant à dire l'objet, le sens de ses Fleurs, à chacun selon l'idée qu'il se fait de lui, — mais aussi selon le développement particulier que l'image de chacun de ses correspondants est capable d'imprimer à sa pensée, et à l'expression de celle-ci. (En effet, c'est surtout en dialogue avec autrui, que Paulhan aiguise et apprête ses outils, bien qu'il ait lui aussi, comme tout le monde, son journal, ses carnets ', ses cahiers — dont l'intérêt est d'ailleurs capital.) Ainsi donc, à feuilleter sa considérable Correspondance, on s'aperçoit parfois que le langage, la littérature n'y apparaissent guère que comme des prétextes, et qu'il s'agissait peut-être dans son œuvre de tout autre chose (à moins que littérature et langage ne fussent véritablement bien plus, et surtout autre chose que ce qu'on croit communément — et aussi un peu paresseusement peut-être). « Je travaille, écrit-il à Antonin Artaud en 1931, et je voudrais que ces Fleurs de Tarbes, une fois achevées, vous satisfassent. Le bonheur qu'elles me donnent, me fait penser que sans doute elles sont vraies et délimitent — avec une précision que je voudrais mathématique — ce monde second, où nous vivons en réalité. (C'est à partir des lettres, et de leur langage. Mais quoi, tout prétexte y est bon.) » Trois mois plus tard, il écrit à André Roland de Renéville :
« Les lettres ne sont pas le seul lieu de la recherche qui nous importe. Mais peut-être ont-elles l'avantage d'être le seul lieu où cette recherche puisse être exprimée. »
Peu après, en janvier 1932, c'est à son fils Pierre :
« As-tu remarqué que les gens qui deviennent de nos jours grands écrivains, ce sont ceux qui n'ont pas particulièrement cherché à être écrivains et chez qui la littérature a été un hasard, une sorte d'accident [et de citer en exemple Claudel, Valéry, Benda, Gide, Romain Rolland]. Il semble que la littérature ne soit pas une fin en soi que l'on se proposerait (si l'on veut faire une œuvre qui existe, bien entendu) mais l'accompagnement, mais la fleur d'autre chose. Ça se voit aussi dans la façon dont on l'aborde aujourd'hui : (...) non pas carrément, en face, comme on faisait du temps qu'il paraissait chaque jour (...) une nouvelle rhétorique, mais de travers (...), en ng s'avouant pas du tout le côté « métier » des Lettres.

«C'est à peu près là le sujet des Fleurs de Tarbes (ou du moins leur point de départ). Je pense que l'événement central de la littérature (appelons-le, si tu veux, l'inspiration, la révélation littéraire) est d'un ordre tel, et si étrange, échappant à tel point à nos méthodes positives d'observation de l'esprit, que personne n'ose plus se l'avouer, ni le regarder en face — comme une 4° dimension de l'esprit, qu'il serait possible (et je crois que j'y parviens) de définir très précisément : mais se le représenter ou l'imaginer, c'est une autre affaire. Ça valait bien six ans de travail, ou sept — ou peut-être davantage. ».

En effet, bien davantage : et la distance entre définir un « événement » si véritablement étrange et se le représenter, ou l'imaginer, est celle même qui sépare le travail savant — et l'engagement dans un processus d'initiation, lequel (à en croire Paulhan) est par définition long, très long, très pénible...

Paulhan finit par abandonner sa thèse de doctorat à la Sorbonne, à laquelle il avait consacré de longues années et de grands efforts, et il renonce du coup à la carrière universitaire que son père, et lui-même, avaient tant souhaitée. De nouveaux efforts, non moins longs ni moins pénibles lui seront demandés pour transformer en travail d'initiation tous ses anciens travaux. Sa recherche, il la voit de plus en plus semblable à celles des mystiques et des saints qu'à celle des professeurs (ce dont certains d'eux, ses amis, auront à se plaindre, parfois amèrement). Il s'agira pour lui dorénavant non tant de comprendre, que de parvenir à être, dit-il, l'objet de sa recherche. Les « méthodes positives d'observation » — il s'en distancie de plus en plus ; elles avaient été celles de son père, le philosophe, comme de tous les savants de son temps ; il n'y renonce certes pas tout à fait, mais veille à les dépasser toujours dans un sens que la recherche universitaire le plus souvent ignore. Si le langage, la littérature, la rhétorique importent tant pour lui, c'est qu'ils lui permettent de constater que « l'écrivain a pour fonction d'informer ce qui n'est en soi ni pensée ni langage, mais prête extrêmement à devenir l'un ou l'autre (5)».

C'est dans ce sens que, à peine la première version des Fleurs de Tarbes fut-elle prête pour l'impression, il écrit à Marcel Jouhandeau (le 31 juillet 1936) :
« (...) Comment ne pas l'avouer, à la fin des Fleurs de T. (qu'il m'a fallu recommencer) où tout cela enfin se passe, dans cela qui est avant la bifurcation, qui n'est pas encore ni pensée ni langage, ni objectif ni subjectif, qui enveloppe le monde et toi et moi. (Peut-être, și je savais l'appeler Dieu, tout me serait-il plus facile.) »

Il ne l'appellera jamais tout à fait Dieu. Ce n'est pas qu'il n'y ait pas songé, qu'il n'ait pas même été jusqu'à se sentir sérieusement tenté de se convertir : il l'a écrit, vers 1966, à son fils Frédéric. Mais il ne franchira jamais le pas. Il ne se sentira jamais comme déjà initié : seulement, et perpétuellement, en train de l'être, en plein processus d'initiation.

Lorsque Les Fleurs paraîtront en volume, en 1941, il mettra, dans la dédicace de l'exemplaire de Ponge, une citation (un peu librement) traduite de De Trinitate de saint Augustin : « Qui cherche à saisir l'expression avant qu'elle soit précisément mots ou pensée, ou l'un et l'autre à la fois, parvient assez vite à saisir ce que signifie la parole : « au commencement était le Verbe, et le Verbe est Dieu. » C'est cette même citation, mais plus étendue, et en latin, qui figure en épigraphe en tête de la deuxième partie du Don des langues (1967). C'est la même recherche, la même initiation qui se poursuit à travers toutes les parties et tous les avatars des Fleurs de Tarbes.

*   *   *

J'imagine bien le lecteur, intrigué ou exaspéré, se demandant, impatienté ou passionné : mais de quoi (diable) s'agit-il donc dans ces (satanées) Fleurs de Tarbes ?

Il ne m'en voudra pas de ne pas même tenter de répondre, en quelques pages rapides, à cette question que Paulhan n'a cessé d'agiter au long de toute la deuxième moitié de sa longue vie.

Risquons toutefois ceci : les fleurs du jardin de Tarbes figurent très certainement ici ce qu'on a toujours appelé les fleurs de la littérature, de la poésie, et qu'enseignait jusqu'à naguère la rhétorique (si regrettablement décriée de nos jours) ; d'autre part, tous les jardins du monde ont pour prototype l'antique jardin d'éden, le paradis (bien perdu, comme on sait, et depuis belle lurette). Et nulle idée n'est plus proche de Paulhan que celle-ci : les joies de la rhétorique sont proches parentes de celles du paradis ; ce sont les joies de la bonne, vraie, juste et belle entente, de la transparence, de la circulation libre et heureuse des idées et des sentiments ; retrouver la rhétorique, c'est peu ou prou retrouver le paradis.... Pour ce qui est du reste, il faut lire Les Fleurs de Tarbes, et tout Paulhan d'ailleurs. C'est un beau programme.

« Vé-idakh — zil gmor ! », disaient les sages de mon pays, une fois qu'ils avaient suffisamment introduit le sujet que leurs élèves devaient continuer à travailler, à approfondir : pour ce qui est du reste — va, lis, étudie, apprends !

Silvio Yeschua


  1. Voir mon article « Jean Paulhan et les Hain-Tenys: de l'étude savante au récit initiatique »: Paris, Champion, 1992. Cahiers Jean Paulhan, n° 2, Gallimard, 1982, pp. 337-356: repris dans mon Le Texte, le secret et l'exégèse, Paris, Gallimard, 1986.
  2. Jean PAULHAN-Francis PONGE, Correspondance 1923-1968. en deux volumes, tome I (1923-1946), tome II (1946-1968), Paris, Gallimard, 1986, 1996.
  3. Jean PAULHAN, Choix de lettres, en trois volumes: tome I (1917-1936), tome II (1937-1945), tome III (1946-1968), Paris, Gallimard, 1986, 1996.
  4. Jean PAULHAN, La vie est pleine de choses redoutables / Textes autobiographiques, édition établie et annotée par Claire Paulhan, Paris, Seghers, 1989.
  5. Voir note 3, tome I, p. 392.

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