
Un paradoxe : l'exception ne confirme pas la règle
Article paru dans Le Spectateur, n° 44, mars 1913.
Il est normal que nous trouvions une chose lorsque nous la cherchons, que pous prenions le train lorsque nous le voulons, que nous ayons somme suffisante sur nous lorsque nous voulons acheter un livre qui nous fait envie. Ce sont là des faits bien certains, journaliers, normaux; par la force de l'habitude ils dans l'esprit une règle pratique qui, devenue incons. déposent ciente, se présente à nous comme absolue. Cette regle est tellement évidente qu'à l'ordinaire nous ne l'énonçons même pas; mais on sait fort bien qu'elle est susceptible d'exceptions.
Maintenant, qui n'a entendu ceci : « Oui, c'est toujours quand on a besoin d'une chose qu'on ne la trouve pas. - Naturellement, le coup rata. — J'ai manqué l'autobus; c'est parce que j'étais pressé. » Toutes affirmations d'une même règle contraire à la précédente. Ces faits qui sont opposés aux précédents nous paraissent normaux, et surtout nous les regardons comme tels.
Comment expliquer ces contradictions?
D'une part, notre esprit a besoin de règles : en présence de la multitude des faits et actions que nous percevons il faut grouper, comparer, classer. Les règles nous sont aussi nécessaires pour nous diriger que le langage pour nous exprimer. C'est la base de l'intelligence; les idées mêmes ne sont-elles pas des règles puisque revêtant une notion elles excluent les autres notions? La tendance des règles tenant à leur formation même est l'absoluité.
D'autre part, lorsqu'un fait de la nature de ceux que nous exprimions en second lieu se reproduit fréquemment, il n'est plus perçu comme fait à côté de la règle, comme une exception proprement dite, en restreignant seulement l'étendue, la laissant subsister pour le surplus, mais comme contraire à la règle; et répété il en engen- dre une autre, et qui cependant ne l'infirme pas, quoi qu'il la contredise en entier. Les deux règles subsistent côte à côte, invoquées tour à tour, l'une d'elles dans un cas particulier excluant l'autre qui ne se présente pas à la conscience.
On pourra se demander comment le fait n'est pas perçu comme une exception proprement dite, exception dont le caractère n'eût fait que se confirmer par la répétition. Il semble que ce soit à la faveur d'un sentiment perturbateur : surprise joyeuse, déception, ennui de paraitre désordonné. Le sentiment social a aidé puissamment à faire établir la seconde règle. Le train manqué, la chose perdue, ont normalement pour cause une mauvaise économie du temps, l'imprévision, l'irrégularité d'une montre, le désordre, le défaut de mémoire; exceptionnellement des circonstances étrangères à notre volonté. Or, à cause de l'incertitude où les personnes avec qui nous sommes en rapport sont sur la cause de la dérogation à la règle première, à cause de l'aménité qui est nécessaire dans les rapports sociaux, à cause de la bienveillance qui nous est nécessaire envers nous-mêmes pour ne pas nous rebuter à un insuccès, à une faiblesse, à cause surtout de notre puissance d'illusion sur nous, nous faisons entendre facilement — et nous acceptons — que la faute est imputable à des circonstances étrangères. A l'égard de nous-mêmes, et par sympathie en ce qui concerne les autres, nous en rendons responsable un mauvais sort, qui d'ailleurs joue un rôle important dans nos pensées.
Beaucoup de personnes en effet sont incapables de se rendre un compte exact des causes et des conséquences de leurs actes et a fortiori de celles des actes des antres; d'ailleurs, pratiquement, nous n'en avons souvent ni le temps ni les moyens. Cependant, comme notre esprit est hostile àl'inexplicable, qu'il ne saurait laisser une place à linconnu, il accueille le sort, qui fournit une excellente explication, suffisamment souple et assez teintée de possibilité pour nous satisfaire la on nous ne tenons pas à une explication précise. On pourrait facilement ajouter aux clichés sur le sort que nous rapportions plus haut.
On notera d'ailleurs que ces règles paradoxales sont d'autant plus facilement adoptées qu'en raison de leur caractère paradoxal, une fois acceptées, elles retiennent davantage l'esprit et qu'au moment de leur énonciation on perd de vue leur contre-vérité. C'est ainsi que l'exception ne confirme pas toujours la règle; quelquefois elle l'infirme et même se substitue à elle. C'est là bien entendu un cas spécial, exceptionnel, et qui laisse subsister la vérité générale de l'aphorisme: l'exception confirme la règle.
H. G.
- Cette note était déjà rédigée et remise à la rédaction quand a paru le numéro de janvier, renfermant l'article de M. René Hubert : "Quelques réflexions à propos de l'aphorisme: l'exception confirme la règle"