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couverture de la revue Le Spectateur

Questions qu'on pose, questions qu'on se pose

Article paru dans Le Spectateur, n° 44, mars 1913.


On pose une question, on n'écoute pas la réponse. La chose est fréquente. C'est que la question n'est souvent qu'un simple procédé pour esquiver une réponse, pour embarrasser l'interlocuteur, pour se donner le temps de se ressaisir en se dispensant un moment de parler, pour faire dévier la conversation, etc., etc.

Et puis d'ailleurs les « pourquoi » sont aussi bien le fait de la paresse d'esprit que de la curiosité; ils déno tent plus souvent une repulsion pour la recherche qu'une impatience de savoir, le fait de poser des questions n'impliquant pas le fait de se poser des questions. Et, alors même que le questionneur s'interroge lui- même, la question qu'il pose n'est pas toujours celle qu'il se pose.

Il arrive qu'on demande quelque chose pour savoir autre chose, par exemple lorsqu'on veut amener un coupable à avouer indirectement sa faute. Mais ici la réponse importe.

Dans certains cas, au contraire, il suffit de connaître non la réponse, mais qu'il y a une réponse.

Dans une halte desservie chaque jour par un très petit nombre de trains, l'un d'eux arrive à quai. Je demande à un employé: « A quelle heure parvient-il à Saint-Quentin? » Or l'heure d'arrivée, je la sais par le Chaix que je viens de consulter, mais le seul fait que l'employé n'est pas surpris de ma question et qu'il y répond me renseigne sur ce que je voulais réellement savoir : ce train, et non un autre, est bien celui qui va à Saint-Quentin; question à laquelle il aurait suffi d'une réponse par oui ou par non, mais que à cause de la simplicité même de la réponse, par crainte du ridicule ou pour toute autre cause, je n'ai pas osé poser.

Voici un autre exemple, un peu différent, de ces réponses qu'on demande et qu'on n'écoute pas, bien qu'on les attende : deux passants s'arrêtent devant un film de cinéma exposé à une vitrine des boulevards, et la vue de ces petites images suggère à l'un deux cette question: « Comment se fait-il que se succédant si rapidement devant le foyer lumineux les images défilent sur la toile sans se confondre ni se superposer dans lœil du spectateur ? — C'est que, répond le second, ici les images sont projetées l'une après l'autre. » Mais le questionneur n'écoute plus : ce qui l'intéressait, e'était en effet moins le détail du procédé que de savoir qu'il y a un procédé. Il n'était pas bien sûr que sa question eût un sens, mais, puisqu'on lui répond, il sait qu'il n'était pas si sot de la poser, et il n'en demande pas davantage.

Il s'adresse à un plus compétent pour savoir si l'on se pose la question, et au besoin pour faire entendre qu'on doit la poser; quant à savoir comment elle est résolue, il laisse le soin à ce plus compétent et à ceux de son espèce de s'en occuper ; ce n'est pas son affaire, à lui. S'il n'écoute pas la réponse à la question qu'il pose, c'est peut-être que sa question n'est telle que dans la forme et qu'elle est plus précisément une sorte d'avis destiné à attirer sur elle l'attention de l'interlocuteur ( « Est-ce que vous vous demandez si...?») et à l'inviter à se la poser (« Vous pourriez bien vous demander si...»). En tout cas l'inattention du questionneur ne prouve pas qu'il ne se pose lui-même aucune question, mais il se peut que celle-ci, comme dans l'exemple du cinéma, soit désintéressée et d'ordre tout à fait général, celle de savoir si la question qu'il pose... se pose.

M. P.

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