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couverture de la revue Le Spectateur

On peut constater une contradiction pour autre chose que pour contredire

Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.


Au début d'un article sur « l'esthétique des trois traditions » paru dans la Nouvelle Revue Française du 1er janvier 1913, M. Albert Thibaudet écrit : « Dans la mesure où ils brisèrent et dévièrent quelque tradition, la Révolution trançaise, puis le Romantisme, ont rendu à l'idée pure de tradition un service; ils lui ont permis, d'un surgeon inattendu, mais logique, une curieuse poussée. La croyant perdue, on a senti davantage sa nécessité, sa beauté. Les bribes qu'en restituait le temps étaient accueillies comme la drachme ou la brebis égarée de l'Evangile. Suscitée en opposition à l'époque, à la mode, au cours apparent et abondant des choses, elle bénéficiait non seulement du prestige et de la vérité partielle que son contenu implique, mais de cela qui lui serait originellement contraire, de l'effort qui, individuel, inventif, tend vers elle, pour la retrouver, les vertus même de l'esprit mis en œuvre pour la détruire. Comme le sentiment moderne de l'amour est né de la contrainte chrétienne, le goût délicat, conscient, intime de la tradition fut l'œuvre des forces qui, la heurtant et la blessant, la firent de spontanée, réfléchie. L'église française atteignit son âge d'or par la Contre-Réforme du xvii siècle : de même tous les éléments complexes des idées traditionnelles furent discernés au xixe siècle par les penseurs de la Contre-Révolution, les de Maistre, les Comte, les Renan, les Taine; de même encore le monument critique où se recontruisit la tradition littéraire, fut bâti contre le romantisme, par un romantique retourné — ce jacobin ministre qui est toujours le contraire d'un ministre jacobin — Sainte-Beuve.

De sorte qu'il subsiste, au principe de ces doctrines un malaise, une contradiction. La tradition qui est par sa nature, par son statut, une idée conservatrice fait figure de paradoxe et se présente sous la forme, surtout d'une critique. On devrait être traditionnel, par définition, avec quelqu'un. Et l'on reste tel, il le faut bien; mais en même temps et davantage, on devient traditionnel contre quelqu'un. Plus les doctrines de tradition perdent de terrain, rencontrent d'indifférence, et plus leur figure polémique s'accuse.»

Cet extrait méritait, par ce qu'il dit, d'être cité ici, et l'on voit assez l'intérêt de son contenu propre. Mais, à son sujet, nous voudrions souligner ceci, qu'aussi bien on aura remarqué en le lisant : l'usage fécond dont est susceptible la constatation d'une contradiction. Signaler une contradiction dans leurs éléments a pro. pos de choses qui sont, ce n'est pas dans tous les cas dévoiler leur absurdité.

Et si l'on se sert de ce procédé pour condamner et exclure, on peut également l'utiliser pour expliquer et approfondir. La discordance n'est plus alors ce à quoi on s'arrête à cause de ce qu'elle annihile, mais ce à quoi on se complaît à cause de ce qu'elle éclaire.

Opposer deux aspects d'une même chose, trouver des incompatibilités dans une même notion, ce peut être une raison de la nier, mais ce peut être, c'est aussi une raison de l'affirmer plus vivante, si c'est un moyen de la connaître mieux.

Pour comprendre quoi que ce soit, il faut sans doute se placer au point de vue d'où la chose est compréhensible, c'est-à-dire d'où elle apparaît comme véritable : mais c'est là une manière d'entendre qui semble exclusive de l'esprit critique; pour, en conservant cet esprit, porter sur la chose une attention minutieuse et se poser les questions appropriées, ce pourrait être un procédé que de considérer en elle : non ce qui est vrai, mais ce qui paraît être contradictoire et inintelligible, que de contempler l'aspect par où elle choque.

Ce qui aurait pu être raison de repousser deviendra Pour un esprit curieux prétexte à s'intéresser. D'avoir aperçu la contrariété d'une notion aura prédisposé à la saisir, alors que d'ordinaire dire cette contrariété, c'est manifester une répulsion et opposer une fin de non-recevoir. Poser une contradiction équivaut bien à dire qu'on ne comprend pas, mais c'est aussi se proposer une matière nouvelle à comprendre. C'est alors non l'aboutissement d'une discussion, mais le point de départ d'une investigation.

M. P.

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