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couverture de la revue Le Spectateur

Observations

Article paru dans Le Spectateur, n° 44, mars 1913.


Les quatre notes qui suivent n'étaient pas destinées à constituer un article. Le retour dans chacune d'elles d'un leitmotiv qui apparaîtra aisément à la lecture a conduit à penser qu'il y avait quelque intérêt à les rapprocher. La dernière a été un peu modifiée de façon a pouvoir servir à la rigueur de conclusion aux trois premières, lesquelles ont plus nettement le caractère d'observations.

Il est entendu que les exemples qui y figurent sont de simples schémas destinés à réduire au minimum les parties abstraites, en les remplaçant le plus possible par des descriptions. Les histoires de la marchande de journaux, du valet de chambre, et les autres, n'ont pas le moindre intérêt par elles-mêmes et ne prétendent pas en avoir.

Arrias « exagère » mais on le croit tout de même

Arrias « exagère » : tous ses amis, Charmide, Cléante et les autres le savent, et le disent souvent, Cléante surtout; ils savent même, sans le dire aussi nettement, que ses « exagérations » devraient parfois s'appeler « inventions ». Cléante, donc, connaît mienx que personne le travers d'Arrias : il le signale toutes les fois qu'on parle du caractère d'Arrias, il l'invoque toutes les fois qu'une histoire racontée par Arrias lui paraît invraisemblable ou seulement l'étonne, toutes les fois aussi qu'un jugement porté par Arrias lui semble excessif. Mais si un fait rapporté par Arrias ne renferme rien en lui-même qui soit de nature à faire douter de sa réalité, non seulement Cléante n'a pas la moindre hésitation à son égard, mais il invoquera, de la meilleure foi du monde, le témoignage d'Arrias à l'égal ou même au-dessus du témoignage de Charmide ou d'autres, dont il n'a jamais dit et dont il ne pense pas qu'ils « exagèrent ».

Si Arrias dit que telle maison de Paris a 25 étages, il exagère sûrement; mais s'il dit que telle autre a 7 étages, il exagère peut-être aussi, quoiqu'il n'y ait rien d'impossible à cela, si en fait cette maison-là n'a que 5 étages. Cléante, qui a souvent noté l'habitude chez Arrias des exagérations de la première sorte, ne soupçonne même pas la possibilité de celles de la seconde.

Aronce est un homme très doux; et, comme beaucoup d'hommes très doux, il éprouve un certain plaisir à lire des violences : aussi achète-t-il régulièrement l'Anti-Phénicien. Et, de même que Cléante parlant d'Arrias, il déclare souvent, et très sincèrement, que vraiment les rédacteurs de l'Anti-Phénicien « exagè- rent » : ils n'ont aucune mesure dans l'attaque; leurs injures ne respectent ni l'intimité des familles, ni la dignité des couronnes; et puis ils ont la phobie des Phéniciens au point d'en voir partout, et ils leur attribuent tous les maux. Aronce sait parfaitement tout cela ; mais qu'un récit quelconque paraisse dans l'Anti-Phénicien, à moins peut-être que le récit ne soit très visiblement fait pour clouer au pilori un Phénicien, il ne vient pas à l'idée d'Aronce qu'un journal habitué à exagérer de la sorte exagère parfois assez habilement naissance des méthodes de l'Anti-Phénicien a accepter les démentis justifiés ou les doutes plausibles que ses amis opposent au récit de son journal. Certes, on peut et on doit donner de l'attitude de Cléante et d'Aronce bien des explications, qui varieront encore avec chaque cas particulier où elle se manifes- tera. Nous ne voulonsici en retenir qu'un caractère: la disproportion entre le rôle prépondérant qu exerce le contenu du récit ou du jugement sur l'adhésion ou son refus, d'une part, et, d'autre part, le rôle presque nul joué par les données qu'on possède sur la confiance à accorder à une personne ou à un journal. Tout se passe comme si l'esprit commun avait cette maxime qu'un récit porte en lui-même la marque de sa vérité ou de sa fausseté. Nous ne parlons que de récit et pas de jugement (1), parce que le cas est tout différent pour celui-ci : le jugement porté sur un fait censé établi devient l'expression d'une opinion personnelle à laquelle il est bien vrai qu'une autre opinion personnelle peut s'opposer directement. Précisément le récit est traité de même : rien qu'à l'examiner, on croit pouvoir décider si on est ou non « de l'avis » du narrateur. Puis, le récit du premier narrateur ou du journal étant admis comme un fait, dont il n'y a plus de raison de douter, celui d'un second narrateur s'opposant à lui apparaît — immédiatement aussi — comme inadmissible, puisque son contenu est contraire à quelque chose d'acquis, d'assimile indissolublement àl'esprit.

Tout cela est d'ailleurs parfaitement conforme à ce que nous savons sur l'attitude naturelle de l'esprit.

Placé en présence de quoi que ce soit, et en dehors des cas d'indifférence absolue où il n'a à vrai dire aucuue attitude, c'est bien évidemment un parti entre la faveur et la défaveur qu'il va adopter. « Oui » ou « non », « c'est mon avis » ou « ce n'est pas mon avis », « c'est bien » ou « c'est mal »: tels sont les couples, ou des couples analogues, qui s'offriront au choix de l'esprit. Et ce choix sera déterminé par la considération directe de ce qui lui est présenté. Or les circonstances du fait qui constituent le récit sont là, devant les yeux, avec leur caractère de naturel ou d'étrangeté, de conformité ou d'opposition avec ce à quoi on s'attendait : il est donc tout à fait naturel que ces circonstances jouent le rôle prépondérant dans la question de l'adhésion ou du refus, et qu'au contraire une considération extrinsèque, comme celle de la véracité du narrateur, qu'il faut déjà un certain effort pour rappeler des limbes de l'imagination ou de la mémoire et pour lui donner sa valeur, n'intervienne pas du tout, ou n'intervienne qu'affaiblie par cet effort.

On ne manquera pas d'objecter que, s'il s'agit d'une chose très importante pour Cléante ou Aronce, ils « y regarderont à deux fois » avant de croire ce que leur dit Arrias ou l'Anti-Phénicien. Cela est assurément très possible, quoique le sentiment d'évidence immédiate ait plus encore pour effet d'éluder en quelque sorte la réflexion que de la tromper directement. Mais, en admettant le cas le plus favorable, il n'en subsiste pas moins deux observations :

1° Tandis que les considérations relatives à la vraisemblance intrinsèque du fait proposé à notre créance se présentent d'elles-mêmes, viennent à nous, pourrait-on dire, c'est au contraire nous qui devons aller, par le raisonnement, par l'effort d'imagination ou de mémoire, à la rencontre de considérations extrinsèques, comme le sont celles relatives à la véracite du narrateur.
2° A supposer ensuite que ces considérations extrinsèques entrent en ligne de compte, introduites comme il a été dit ou présentées par un interlocuteur, elles n'auront pas en général une coloration aussi vive que l'objet même du récit : il faudra encore un effort intellectuel pour leur donner, en dépit de leur caractère abstrait et terne, toute la valeur à laquelle elles peuvent avoir droit; et d'un tel effort, tout le monde n'est pas également capable.

On ne manquera pas non plus d'opposer à ce qui précède l'observation très juste exprimée par le proverbe : « Un menteur n'est jamais cru, même lorsqu'il dit la vérité ». Et en effet, si quelqu'un est tellement connu comme menteur que cette qualification et les conséquences qui s'ensuivent s'imposent avec force à l'esprit à l'occasion de tout ce qui est énoncé par lui, au point de faire corps en quelque sorte avec le récit lui-même, ce que nous avons dit ne s'applique plus. Mais ces conditions sont sans doute rarement réalisées, surtout dans les milieux où on répugne aux réputations désobligeantes. Le fussent-elles souvent, les remarques que nous avons présentées n'en serviraient pas moins à mieux comprendre les cas, certainement existants, analogues à ceux de Cléante et d'Aronce. Je ne sais si la tendance à l'obésité est plus fréquente que la tendance à la maigreur: il n'empêche qu'un médecin saura nous donner une explication scientifique du processus de la plus rare de ces tendances aussi bien que de l'autre; et de même dans le cas de bien des couples analogues. Il n'en est pas autrement pour les attitudes de l'esprit. Certaines tendances existent et agissent de telle manière, d'autres opposées agissent de telle autre manière en sens inverse : on conçoit la possibilité, toute théorique d'ailleurs, d'une statistique indiquant la proportion des cas ou l'une de ces tendances l'emporte sur l'autre ; mais c'est là un problème tout différent de celui qui consiste à décrire et à expliquer partiellement le processus de faits observés directement.

L'un dit: « Un menteur n'est jamais cru, même quand il dit la vérité ». L'autre: « Mentez, il en restera toujours quelque chose ». — « Jamais » et « toujours » sont peut-être de trop. Il n'en est pas moins utile de se poser à propos d'un cas particulier les deux questions contraires que suggèrent ces deux maximes, ou plutôt de considérer ces maximes elles-mêmes comme des questions, et non pas comme des oracles, d'y voir des équations générales où figurent des quantités encore indéterminées mais qui n'en fournissent pas moins un plan pour la solution du problème concret.

Et ce problème concret lui-même nous fournira parfois une formule qui, en dépit de ses hésitations et de ses restrictions, nous éclairera pour d'autres problèmes : c'est ainsi que le cas de Cléante et celui d'Aronce nous ont amené à remarquer que souvent ou quelquefois, que pour beaucoup d'esprits ou certains esprits, tout se passe comme si les choses portaient en elles-mêmes la marque de leur vérité ou de leur fausseté.

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Qui s'excuse s'accuse

Le Bonhomme Chrysale, écrivant, dans les Annales politiques et littéraires du 17 mars 1912, un article contre la boxe, cite, avec l'intention de le critiquer ensuite, le passage suivant d'un littérateur bien connu pour son amour des sports et en particulier de la boxe :

« J'ai assisté à des centaines de combats de boxe, écrivait, hier, Tristan Bernard au directeur du Temps, et je n'en ai jamais vu qui ait présenté un danger sérieux pour les combattants. Je connais de jeunes boxeurs qui se sont battus plus de cent fois, qui n'en portent aucune marque, et qui sont devenus des athlètes admirables au physique et au moral, grâce à ce sport qui ne développe pas seulement les muscles et la résistance physique, mais aussi la loyauté, la décision et la vaillance. D'ailleurs, vous pouvez interroger à ce sujet tous ceux de nos officiers qui ont eu sous leurs ordres nos jeunes boxeurs; interrogez aussi les médecins-majors et demandez-leur à quoi ils attribuent l'arrivée de recrues solides constatée ces dernières années aux conseils de révision. »

Et Chrysale ajoute :

« Ceci ressemble à un bon plaidoyer. Le bon Tristan a l'air d'invoquer les circonstances atténuantes. On ne parlerait pas en d'autres termes d'un remède efficace et désagréable que l'on avale par nécessité... »

Il y aurait bien des choses à dire sur ce commentaire. On pourrait d'abord se demander pourquoi Chrysale, après avoir fait à M. Tristan Bernard l'honneur d'une longue citation remplie de faits, concentre son effort sur la sincérité des sentiments éprouvés pour la boxe par son auteur : autant la question de véracité est importante lorsqu'il y a, comme dans les cas étudiés par la note précédente, conflit de témoignages, autant elle semble devoir être secondaire lorsqu'il s'agit de faits patents et d'ailleurs importants sur lesquels une enquête directe est possible. Mais Chrysale (qui disait cependant, quelques lignes plus haut, que la boxe « excite l'engouement des dilettantes, des intellectuels » et que, par exemple, « le doux Tristan Bernard en raffole ») nous expliquerait qu'il tient à prévenir la contagion de l'enthousiasme manifesté par un auteur aimé du public et que, dans ce dessein, il en diminue le pretige en en montrant le caractère plus ou moins artificiel et insincère ! (2)

Soit! Mais est-ce une preuve d'insincérité que d'invoquer des circonstances atténuantes? « Le bon Tristan », qui est aussi « l'intelligent Bernard », veut défendre un sport contre ceux qui l'attaquent et qui peut-être l'ignorent : a-t-il mieux à faire que de réfuter les reproches qu on lui adresse et de signaler les avantages qu'il présente au point de vue même qui intéresse ses interlocuteurs? Vous dites qu'il est dangereux: il ne l'est pas; et, en outre, c'est un élément de développement physique pour la race, à en croire les officiers et les médecins militaires. Le plus bel hymne à la boxe, celui qui aurait le mieux exprimé l'enthousiasme du « doux Tristan », ne nous aurait nullement renseigné sur ces deux questions de fait : c'est peut-être parce qu'il a songé à cela, et non pas du tout parce qu'il manque d'enthousiasme, que T. B. a rédigé comme il l'a fait sa lettre au Temps. « On ne parlerait pas en d'autres termes d'un remède efficace et désagréable que l'on avale par nécessité »... mais non pas autrement, non plus, d'un remède efficace et agréable, si l'on s'adressait à quelqu'un qui le croit désagréable.

Y a-t-il jamais lieu à une telle démontration? Est-il possible qu'une chose bonne ait besoin d'un « plaidoyer »? C'est évidemment ce que ne croit pas Chrysale, ou plutôt c'est ce qu'il ne croyait pas, ou ne voulait pas croire, lorsqu'il a écrit ces lignes. « Qui s'excuse s'accuse »; aucun esprit tant soit peu avisé ne voudrait

soutenir l'exactitude de ce proverbe, mais il a encore aux yeux de chacun de nous et de l'opinion commune une vraisemblance suffisante pour que nous n'hésitions que jusqu'à un certain degré à l'invoquer lorsqu'il nous est commode et pour qu'il fasse sur celui qui « s' excuse » et sur les tiers une partie au moins de l'eflet que nous attendons de lui.

Or ce proverbe recouvre deux idées. La première est censée être le résultat de l'observation; elle lui est commune avec le dicton: « Il se fâche, donc il a tort ». Le sentiment de la culpabilité, la conscience d'être en mauvaise posture nous mettrait dans un état d'irritabilité qui se traduirait par une disposition à la colère. Ce n'est pas le lieu de discuter ce point de psychologie affective. Tout au plus peut-on remarquer que le fait pour un innocent de se sentir accusé injustement peut bien aussi avoir pour effet de le prédisposer à « se fâcher ». Et puis il faut tenir compte de la variété des tempéraments.

Mais c'est la seconde idée qui nous intéresse, et c'est bien sans doute la principale dans le proverbe lui-même. « S'excuser », ce n'est pas se « fâcher », c'est « se défendre ». Peut-être s'est-il agi au début de « diminuer sa faute », ce qui implique en effet « la reconnaître », « plaider coupable ». Quoi qu'il en soit, on applique le proverbe à quiconque « se défend ». Et pourquoi? parce qu'on a l'idée, — qu'on n'oserait certes pas s'énoncer distinctement, même à soi seul — qu'un innocent n'a pas besoin de se défendre, que la vérité éclate d'elle-même, qu'il n'y a pas de fumée sans feu, etc. - Le caractère très prononcé de lieu commun des expressions qui viennent tout naturellement sous la plume, et qui sont si faciles à prononcer parce que nos organes même y sont habitués, prouve combien ces propositions, dont personne ne soutiendrait sérieusement la vérité, peuvent, à notre insu même, continuer à guider nos raisonnements et nos jugements.

En face de pareils faits, le critique est très embarrassé. Ou il doit renoncer a indiquer l'erreur de méthode; ou, s'il veut l'indiquer et l'expliquer, il semble attribuer à son patient des principes absurdes que celui-ci déclarerait très légitimement ne pas professer. Il ne les professe pas en effet, mais ce sont eux qui continuent à exercer leur action, de concert avec les forces affectives et souvent à leur service, sur la formation de ses opinions dans les limbes de l'inconscient où celles-ci s'élaborent.

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« Hier je me trompais! »

Charmide, passant quelques jours dans une petite ville, va chaque matin chercher le Journal des Débats à l'unique librairie de l'endroit. Le premier jour, la marchande lui dit qu'il ne lui reste plus aucun exemplaire : mais Charmide, apercevant un rose pâle caractéristique sous une liasse de journaux, découvre aisément ce qu'il cherche. Le lendemain et les jours suivants, même chose. Enfin, un beau matin, à la réponse toujours identique de la marchande, Charmide réplique : « Cherchez tout de même; vous me répondez ça chaque matin, et je finis toujours par trouver ». A quoi la marchande : « Oh! mais les autres fois je me trompais! » Sans doute, et c'est précisément ce qui faisait supposer à Charmide qu'elle pouvait se tromper encore cette fois.

Ici aussi, de nombreuses explications possibles. A un reproche ou quasi-reproche, il faut toujours répondre quelque chose, plutôt une bêtise que rien du tout. Ou bien, au contraire, l'idée de la marchande valait peut-être mieux que sa phrase : les autres jours, je ne m'étais pas donné la peine de réfléchir; cette fois j'ai noté le nombre des exemplaires vendus...

Tout cela est possible, mais autre chose aussi est possible. Les réponses des jours précédents ayant été convaincues d'erreur, si l'on peut dire, la marchande les voyait après coup comme ayant été marquées d'erreur dès le moment où elle les prononçait : la réponse d'aujourd'hui, ne portant pas, et pour cause, ce caractère, lui apparaissait donc comme différente de toutes les précédentes; et par suite il lui apparaissait comme injuste de seulement la soupçonner d'erreur. Son refus d'assimiler même provisoirement la réponse d'aujourd'hui à la réponse des jours d'avant, autrement dit sa différence d'attitude vis-à-vis de celle-là et de celle-ci était donc due à une particularité de situation dans le temps : c'est donc un fait de perspective mentale, tout comme une particularité de situation dans l'espace donne lieu à un fait de perspective visuelle.

Représentons le temps par une ligne droite partant du passé à gauche; désignons respectivement par A, B,... les moments où la marchande donnait chaque matin sa réponse, et par A', B' ,... ceux ou la fausseté de cette réponse était démontrée; enfin arrêtons la ligne en P, moment présent, auquel nous nous supposons placés et qui est celui où la marchande vient de donner sa réponse habituelle et de recevoir de Charmide la réplique que l'on sait :

A   A'                               B   B'                                      P

L'illusion de perspective mentale consiste en ce que de P, un couple de points comme B et B' apparaît comme composé d'un point unique BB' ayant en quelque sorte les caractères combinés de B et de B'. P au contraire est indemne de cette confusion, puisque P', s'il doit se produire, ne s'est pas encore produit au moment où on se trouve. On voit suffisamment l'analogie avec le fait de perspective par lequel, à une certaine distance, l'œil aperçoit comme confondus des objets distincts mais voisins.

Ce qui est plus intéressant, c'est de revenir à l'observation psychologique. Après coup, donc, l'acte erroné qui a été reconnu comme erroné (un acte erroné non reconnu comme tel n'entre pas en ligne de compte puisqu'on ne sait pas que c'en est un) apparaît comme ayant été dans la vie mentale, au moment où il s'est produit, quelque chose de spécifiquement déterminé, de différent d'un acte non erroné. Il est bien évident qu'il n'en est rien : un acte erroné ressemble absolument à un acte quelconque, il y ressemble... comment dirais-je? à s'y tromper. Et c'est pour ça qu'on s'y trompe, c'est pour ça qu'on se trompe, tout simplement.

En un mot, l'erreur n'est pas un fait de conscience : le doute, la certitude en sont au même titre que le plaisir ou la douleur, mais pas l'erreur. On peut employer à la première personne du temps présent, faisant vraiment office de présent, les verbes douter, être sûr, être content, souffrir; on ne peut pas dire de même: « Je me trompe »; si on le dit, cela signifie : « Je viens de me tromper ». Mais la pratique quotidienne et la langue courante montrent nettement, dans un exemple comme le suivant, que l'esprit commun tend au contraire à concevoir comme nécessairement unis le sentiment de la certitude avec le fait de la vérité, le sentiment du doute avec le fait ou la possibilité de l'erreur ! (3)

« Pourquoi, dit le maître au serviteur, m'apportez-vous mon veston brun au lieu du bleu que je vous avais demandé ? — J'avais entendu que Monsieur avait dit le brun. - Si vous n'étiez pas sûr, il fallait me faıre répéter »... Et le serviteur ne répondra pas : « j'en étais sûr »; une vague répugnance l'en empêchera, outre la crainte de s'attirer la réponse : « Vous ne pouviez pas en être sûr, puisque ce n'était pas vrai ». Et cependant... l'expérience toute simple ne nous enseigne-t-elle pas tous les jours que nous sommes très souvent sürs de choses qui sont reconnues ensuite comme fausses (which prove to be false)? Oh, bien entendu, pas sûrs d'une certitude scientifique, philosophique (?), mais enfin d'une certitude qui ne se distingue en rien, au moment même, de la certitude qui apparaît ensuite comme justifiée, en tout cas sûrs au sens exact où le maître, dans notre exemple, dit : « Si vous n'étiez pas sûr,...» On aurait pu supposer que le serviteur s'était excusé en disant : « Je croyais que Monsieur avait dit le brun ». Il eût alors reçu la réponse : « Il ne fallait pas croire, il fallait être sûr ». — Et certes on ne doit pas dire que croire et être sûr sont choses indiscernables : ce qui est vrai, c'est qu'après coup il est très difficile de ne pas s'exagérer considérablement la netteté que présentait en temps utile la distinction entre les deux.

Si donc, — et le son familier de l'expression : « Je l'aurais juré » en est une preuve, — on ne se refuse pas absolument à croire que le sentiment de certitude puisse accompagner l'erreur, encore est-il qu'à part tout amour-propre (et, par exemple, quand il s'agi d'autrui) on ne s'y résigne qu'avec une grande répugnance intellectuelle et quand on ne peut plus faire autrement. Tout se passe, en un mot, comme si on s'imaginait que le sentiment d'hésitation qui caractérise le doute accompagnait toute erreur, autrement dit comme si l'erreur portait sa marque.

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Esprit mathématique

On admet généralement que l'étude prolongée d'une science ou la pratique d'une profession, surtout si cette science ou cette profession a une méthode fortement caractérisée, est de nature à donner à l'esprit un certain tour particulier. Et, en tenant compte bien entendu de la diversité des dispositions individuelles, cette opinion renferme sans doute une grande part de vérité. Mais ce n'est pas dire que, dans l'application aux différentes sciences ou professions, l'esprit commun, trompé par de fausses apparences ou de hâtives généralisations, ne commettent pas parfois d'assez graves erreurs.

En ce qui concerne les mathématiciens (et nous appellerons aussi de ce nom, par abréviation, ceux qui, comme les élèves de certaines grandes écoles, ont fait des études étendues en mathématiques, sans y consacrer ensuite leur activité), on entend souvent leur attribuer une promptitude à l'affirmation, une hardiesse de généralisation, une tendance à « ne douter de rien », qui les distingueraient plutôt désavantageusement des personnes de simple bon sens, ou de celles qui, ayant fait d'autres études, s'appellent modestement ainsi pour la circonstance.

L'expérience prouve en effet que certains mathématiciens présentent ces travers. Et ils peuvent bien être dûs chez eux à l'habitude qu'ils ont prise, dans leur science particulière, d'énoncer des propositions péremptoires, n'admettant ni hésitations, ni exceptions, ni restrictions.

Mais, outre que l'expérience ne prouve sans doute pas que les mathématiciens soient seuls dans ce cas, et que les juristes, par exemple, aient moins de tendance à prononcer des arrêts hors des tribunaux que les géomètres à énoncer des théorèmes hors de leur cabinet de travail, il semble que ces mathématiciens-là aient assez mal compris l'esprit de leur science.

S'il est un fait qui soit caractéristique de la méthode mathématique, c'est qu'une proposition n'y est jamais admise à simple vue. Cette science qui, en dernière analyse, est plus conforme que toute autre à la règle de Descartes relative à l'évidence, critérium de la vérité, se trouve être, en réalité, celle qui, au cours de ses recherches, fait intervenir le moins souvent le sentiment d'évidence, et s'en contente le moins.

Tout l'art des démonstrations mathématiques (et on sait que, par l'artifice qui consiste à « supposer le problème résolu », les solutions de problèmes se ramènent à des démonstrations de théorèmes) consiste à passer de proche en proche, par une série d'opérations dont la légitimité est chaque fois éprouvée, de la proposition en question à une proposition qui ne lui ressemble plus en rien, à laquelle on ne songe d'ailleurs pas à la confronter, qui elle-même a été démontrée précédemment, et dont la vérité garantit la sienne, pour ainsi dire, du dehors. Peu importe, en d'autres termes, que la proposition qu'on étudie satisfasse l'esprit ou le heurte: toute la question est de savoir si elle se prête ou non à l'épreuve qui vient d'être dite. Si elle ne s'y prête pas, la proposition la plus lumineuse sera rejetée; et, si elle s'y prête, la plus paradoxale sera acceptée.

Il n'y a ni de science, ni de domaine de l'activité intellectuelle ou le sentiment d'évidence immédiate, donc la tentation d'une affirmation hâtive, ait moins de place qu'en mathématiques. L'intuition y a aussi son rôle, plus actif qu'on ne le croit d'ordinaire, mais, si grand qu'il soit dans l'élan et la direction du travail, jamais elle n'est autorisée à se substituer, lorsqu'il s'agit de conclure, à la démonstration médiate.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet de l'esprit mathématique, et, par exemple, que les mathématiciens, habitués au « toutes choses égales d'ailleurs » de leurs énoncés, sont moins portés que quiconque à oublier que ce qui est vrai dans un cas ne l'est pas nécessairement dans un autre, donc moins enclins aux généralisations hâtives,... ceci n'étant vrai aussi que « toutes choses égales d'ailleurs ». Mais nous ne voulons pas anticiper sur une étude plus complète, qui sera sans doute faite ici; et nous tenions seulement, en rapport avec les trois notes sur la pensée commune qui précèdent celle-ci, à montrer que les mathématiques, dont l'effet sur les intelligences peut fort bien avoir par ailleurs ses inconvénients, a du moins l'avantage de mettre l'esprit en garde contre cette tendance naturelle et fausse qui consiste à croire que la vérité (ou l'erreur, cela revient au même) porte sa marque, ou plutôt à raisonner comme si on le croyait.

René Martin-Guelliot.


  1. Nous employons ce mot dans son sens de la langue commune: les philosophes voudront bien lire « jugement de valeur ».
  2. Messieurs les journalistes, qui résument parfois un peu sommairement nos articles, sont priés de ne pas imprimer que « le Spectateur est partisan de la boxe »; il n'a pas d'opinion sur le sujet, et, s'il en avait une, elle serait certainement plus voisine de celle du Bonhomme Chrysale que de celle de M. Tristan Bernard.
  3. A un point de vue un peu différent, le sentiment de doute correspond à la probabilité, et le sentiment de certitude à la certitude objective : l'exactitude de cette correspondance dans un cas particulier n'est, non plus, nullement garantie.
  4. Cette note est le résultat d'une conversation entre deux anciens polytechniciens : celui des deux qui la signe ici n'y a sans doute guère plus de droit que son interlocuteur.

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