
Le point de vue esthétique
Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.
M. Clément Vautel s'élevait récemment dans le Matin, d'un ton moitié railleur, moitié sérieux, contre l'administration des Beaux-Arts, qui vient de doter les Saïgonnais d'une statue de Gambetta en pelisse et tête nue. Il eût voulu un Gambetta portant le vêtement colonial et le casque de liège. Et, amplifiant son sujet, il déplorait le Victor Hugo du jardin du Palais-Royal, exposé tout nu à l'inclémence des temps, et les temples grecs et romains qui maudiraient notre ciel pluvieux s'ils pouvaient parler. Ces critiques s'intitulent « Propos d'un Parisien » — sous-entendu « de bon sens ».
M. Vautel croit défendre le bon sens. Ce Gambetta n'est pas vrai, pas plus que le Victor Hugo du Palais- Royal, ni les temples grecs et romains. Un autre jour, avec la même logique, il s'attaquera aux artistes qui auront blessé la morale, la sociologie, l'histoire, la médecine, voire la métallurgie. Il raillera le Véronèse ou le Titien, qui habillèrent les Apôtres en Florentins du xviie siècle, et plus certainement, car il n'aura pas l'excuse de pouvoir ignorer, tel peintre moderne qui aura fait une machine à vapeur ou un canon, par exemple, ne pouvant fonctionner faute d'un détail technique.
Ces objections sont communes dans le parti du « bon sens », que représente M. Vautel. Il n'est d'ailleurs pas rare de prendre ce parti en défaut en matière artistique en dehors de toute technique. M. Vautel a commis ici une erreur de point de vue et une erreur psychologique.
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L'art n'a point à se subordonner à la vérité scientifique, pas plus d'ailleurs qu'il n'a le droit de la contrecarrer. De fait, il ne le prétend pas. L'erreur de M. Vautel et de ceux de son parti est de croire le contraire. L'artiste considère seulement les choses sous un certain angle. La plupart des choses peuvent ainsi être vues sous plusieurs rapports : affaires, esthétique, plaisir, moralité effort, éducation, etc.; et les conclusions auxquelles nous arrivons de l'un de ces points de vue sont également vraies intrinsèquement, quoique plus ou moins inconciliables. Nous ne pouvons donc avoir que des vues par tielles des choses et de la vérité. Notre condition sociale oblige la plupart de nous à agir en vue de quelques-uns seulement de ces rapports et à négliger tous les autres. Beaucoup de gens ne considèrent les choses que du point de vue affaires, ou du côté sentiment ou plaisir. De là, une inaptitude plus ou moins marquée à se placer sous l'angle duquel certaines choses ont été vues ou certaines actions faites; de là l'incompréhension et la critique que nous connaissons.
Précisément l'art a un angle très marqué et étranger à un grand nombre de personnes. Son but propre est de plaire, non d'instruire. L'artiste voit les choses en beauté, il est donc dans son rôle lorsqu'il choisit entre les différentes images, les différentes manières de voir un paysage, un individu, une allégorie, un objet quelconque, les plus caractéristiques, les plus beaux, les pins conformes à la vision vraie ou fausse que nous en avons. Il a d'autant plus de liberté que nos images des choses vues en passant sont fort imparfaites et fugitives, et que celles des choses imaginées sont encore plus floues. La représentation que nous pouvons avoir d'un grand homme par exemple est presque toujours purement « épithétique » : il doit être noble, hautain, avoir un air mâle, triste, etc. Si nous allons aux détails, nous sommes fort embarrassés : qui pourra nous dire la couleur de l'habit d'Henri IV, la forme de l'épée de Charles VII ? Le souvenir des traits est resté plus vivant au contraire parce qu'il nous a exprimé l'individu. Ainsi le costume, par exemple, en tant que vêtement est peu de chose, c'est un élément secondaire, et l'effort de l'artiste ne se porte pas là — ou tout au moins il s'attachera beaucoup plus à en rendre la beauté qu'à le reproduire exactement.
En vertu de cette règle propre à l'art qu'il suffit que les choses soient représentées de la manière la plus propre à en exprimer un des caractères, la beauté, se trouve justifiée la convention du nu; de même que nous nous accommodons d'autres conventions: le drapeau pour représenter l'armée, une paire de balances pour la Justice, un changement de décor, des costumes pour le théâtre, des chapitres qui sont des tranches de vie dans le roman, la monnaie, le langage, les nombres même. Toutes ces conventions sont justifiées par les services quelles nous rendent.
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Passons au point de vue psychologique. M. Vautel a commis une autre erreur. Pour les Saigonnais, Gambetta n'est il pas l'homme du Nord, l'homme des pays où l'on porte (et sans doute d'un bout à l'autre de l'année) pardessus et chapeau de feutre ? Précisément aux yeux de nos Indo-Chinois, le costume européen devait être un des caractères essentiels de Gambetta. Et les Saïgonnais, pour être à 4.000 lieues de la France, ne sont point des sauvages et connaissent le costume des pays froids d'habiller à l'européenne une statue d'Abd-el-Kader, ou de Tippoo-Sahib, sous prétexte qu'elle devrait figurer sur une de nos places publiques ? M. Vautel, par une illusion curieuse, a vu Gambetta à Saïgon, il a prêté sa vision aux Saïgonnais.
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Ces erreurs sont l'effet d'une inaptitude à se placer sous l'angle duquel certains ordres de choses doivent être considérés, une direction trop exclusive de l'esprit vers certains ordres d'activité, doublées occasionnelle- ment de circonstances défavorables, comme paraît être chez M. Vautel la haine des statues.
H. G.