
La définition, moyen d'entente ou objet de dispute
Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.
« Nous n'arriverons Jamais à nous entendre si les mêmes mots n'ont pas pour vous et pour moi la même signification; pour discuter utilement commençons donc pas définir les termes dont nous nous servons. » Mais on s'aperçoit bientôt que ces définitions, condition nécessaire d'une tentative d'accord, sont elles-mêmes une cause de contestations; les termes deviennent l'objet de la dispute, dont ils étaient les instruments.
Et en effet, si, en tant qu'individu, je suis toujours maître de mes définitions comme de mes appellations, si je suis libre de désigner par le mot « plume » ce que chacun nomme « crayon »; en tant qu'être social, il ne s'agit pas de montrer mon indépendance, il s'agit de me faire comprendre (ou — car ce n'est pas toujours la même chose - de me faire admettre).
Or cet assemblage de sons qu'est le mot traîne avec lui tout un cortège d'associations dont on ne peut, par un acte de volonté, le dépouiller. Et ce que, fruit de l'usage, il évoque naturellement et inconsciemment masquera bien vite la définition conventionnelle et provisoire qu'on a voulue et posée comme préliminaire de la discussion.
Et même, le grand nombre d'expériences qu'il synthétise, dont il est la formule et le résidu, variant de vous à moi, il peut arriver que nous employions tel mot, vous et moi, et que jamais je ne l'aie employé dans le sens que vous lui donnez d'ordinaire. Il y a de l'individuel jusque dans ce qui sert le mieux les rapports sociaux.
Faudrait-il donc créer de toutes pièces une nouvelle langue rationnelle qui ne reflèterait rien de nos imaginations ni de nos expériences individuelles à la façon de celle que concevait Leibnitz, « attribuer un signe à chacun des concepts simples découverts par l'analyse, et représenter les concepts complexes par la réunion des signes attribués à leurs éléments » ? (1)
Non, car outre qu'on ne voit pas quel génie pourrait créer cette langue et l'imposer, outre que cette langue ne serait que l'image de sa pensée, non de la nôtre; les mots, formules ou signes employés, en devenant usuels, mots, formules ou signes employés, ne tarderaient pas par le fait même de leur usage à perdre la clarté de leur contenu primitif, à s'imbiber d'irrationnel; à moins pourtant qu'on ne les emploie que Précisément lorsqu'on voudra voir clair dans une discussion, leur refusant tout crédit en dehors de la raison qui a fait les créer; mais alors, ou l'on ne se mettra que difficilement d'accord, ce sera dans la recherche de leurs équivalents du langage courant, autrement dit dans la recherche des définitions, car cette traduction des vocables de la langue parlée en caractères de la langue idéale, que serait-ce sinon une définition ? Et cette langue créée pour empêcher de naître les disputes ou pour les anéantir sitôt que nées, on ne pourrait jamais, sans d'abord discuter, recourir à ses bons offices.
M. P.
- Archambault. Préface aux extraits de Leibnitz (collection Louis-Michaud), p. 29.