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couverture de la revue Le Spectateur

La combinaison des points de vue dans certaines délibérations publiques

Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.


M. Arnold Bennett écrit dans le chapitre de ses notes de voyage en Amérique consacré à certaines organisations industrielles (Those United States, éd. Tauchnitz, p. 126).

« D'autres maisons fournissent à leurs employés de bons repas au prix coûtant. Celle-ci leur en fournira d'excellents gratis! Elle installera les cuisines les plus coûteuses et de spacieux restaurants richement installés. Elle servira avec apparat de délicats repas. Tout cela diminue-t-il les salaires? Non... « Pourquoi le faites- vous ? » demande-t-on au directeur. « Cela vaut mieux pour les employés, dit-il. Mais nous le faisons parce que cela vaut mieux pour nous. It pays us (cela nous paie, nous y gagnons). Une bonne nourriture, le confort physique, un milieu agréable, une ventilation scientifique, tout cela nous rapporte. Nous en obtenons des résultats. » Il ne prononce pas le mot « chevaux », mais on sent que la comparaison se fait dans son esprit avec les chevaux. Un cheval, un employé, un ouvrier: cela profite egalement de bien les traiter. C'est là une des dernières découvertes de la science économique, une décou verte non encore universellement comprise ».

M. Lépine attirait de même l'attention sur la valeur économique, financière, numériquement évaluable, d'un élément de la vie sociale qu'on n'a pas coutume de considérer ainsi. Dans le discours qu'en qualité de préfet de police il prononçait le 3 mars 1912 aux funérailles de l'agent Garnier, tué par des bandits, il disait :

« Songez à ceci, Messieurs, voici des malfaiteurs frappés par les tribunaux, qui, de par la loi, devraient être à la Guyane. Eh bien, tous les jours, au lieu de les embarquer, on en remet en liberté un grand nombre... ils sont trop; leur entretien coûterait trop cher! mais peut-on mettre en balance les frais de la rélégation et la vie de tant de braves gens foudroyés par le browning? La sécurité de Paris, n'est-ce pas aussi un capital, une chose qui compte et qui se compte, n'a-t-elle pas son prix, même en argent? La dangereuse économie ! »

Si le lecteur veut bien s'interroger sans parti pris, il constatera probablement, que, si entière que soit l'approbation accordée par lui au total à la pensée de l'industriel américain et à celle de M. Lépine, il n'en a pas moins ressenti, au tout premier contact avec cette pensée, une sorte de répulsion ou tout au moins de déconcertement. A quoi est due cette impression?

Elle se résout peut-être dans la simple constatation d'une disparité entre deux idées, ou pour mieux dire deux images, que l'esprit se représente comme contradictoires, ou, plus simplement encore, qu'il n'est pas habitué à voir rassemblées : d'un côté, celles de bienfaisance vis-à-vis des moins favorisés et de devoir civique vis-à-vis des administrés, — de l'autre, celle d'un résultat financier.

Cette impression de disparité est appuyée à l'occasion par un principe plus ou moins consciemment conçu en général, mais pouvant dans le cas de personnes professant certaines doctrines morales d'ailleurs très respectables, être délibérément énoncé, maintenu et soutenu. Ce principe s'exprimerait par exemple ainsi : lorsqu'il existe, pour agir d'une certaine façon, des motifs d'un ordre supérieur, et particulièrement le devoir, il est blâmable de chercher ailleurs des raisons d'agir ainsi. Non seulement la chose est moralement blâmable, mais elle est socialement dangereuse, parce qu'elle autorise ou du moins encourage les autres individus à refuser d'agir sur les injonctions du seul devoir lorsqu'on ne sera pas en mesure de leur fournir des raisons de cet ordre positif.

Il ne sera nullement question ici, on le comprend, de discuter ce point de morale et de psychologie sociale. Nous voudrions seulement montrer que ce principe, pour s'adapter régulièrement à la réalité pratique, suppose une conception incomplète et donc partiellement fausse de cette réalité.

On se représente assez volontiers (pour reprendre un des exemples donnés ci-dessus) le problème posé aux autorités chargées d'assurer la sécurité d'un ville comme Paris comme s'énonçant sous cette forme unilatérale: « Qu'est-il nécessaire de faire? ». Or il est clair qu'à cette question s'en juxtapose ou s'en oppose une autre : « Qu'est-il possible de faire? » Soit, dira-t-on, il faut en effet se poser la question préjudicielle de possibilité: la réponse à cette question indiquera le maximum de ce qu'on peut faire, et, en deçà de ce maximum, on ira jusqu'au bout de ce que l'on doit faire.

Tel est en effet le schéma théorique de la marche à suivre, mais il est douteux que les choses se prêtent en général à cette simplification. En réalité, les deux questions, celle de possibilité et celle de nécessité, sont enchevêtrées l'une dans l'autre. Il y a peu d'esprits assez souples pour pouvoir, en discutant la nécessité de cetaines mesures, ne pas se laisser influencer par une pen- sée de derrière la tête relative aux moyens dont on dispose, aux autres tâches qu'il faudra sacrifier pour celle-là et qui sembleront peut-être aussi nécessaires le jour où elles feront l'objet de la délibération. Et inversement, il est dificile, lorsqu'on cherche à fixer les limites de ce qui est possible, de ne pas se laisser influencer par l'image, si lointaine qu'elle soit, des choses plus ou moins importantes qu'il s'agira de réaliser.

En un mot, dès qu'on tient compte de la complexité des choses pratiques, on doit conclure, non seulement que la considération de la nécessité et celle de la possi- bililé ne se laissent pas aisément séparer, mais que par suite précisément de cet enchevêtrement, l'idée même de nécessité subit, en dépit des résolutions les plus fermes, la contagion du caractère relatif de l'idée de possibilité. On ne peut plus dire tout court: « Cela est nécessaire ». On dit : « Cela est nécessaire, étant données telles et telles circonstances. »

Ou peut-être ne le dit-on pas, mais il faut, bon gré mal gré, faire comme si on le disait. M. Marcel Le Tellier le montrait ici même (n° 7) en commentant l'emploi par un homme politique de l'expression absolue « à tout prix » appliquée aux sacrifices à faire en vue de la défense nationale; et l'actualité plus grande encore qu'à aujourd'hui le problème concret permettra de mieux comprendre ses considérations.

« Examinons, disait-il, le passage suivant qui se trouve dans les conclusions du rapport général sur le budget présenté tout dernièrement à la Chambre des Députés par M. Paul Doumer : « C'est à la fois la solidarité sociale et la défense nationale qui sollicitent notre effort pour fournir à l'Etat, avec de bonnes finances, les moyens de faire bonne politique intérieure et extérieure. — La sécurité et la dignité de la vie pour les citoyens, comme la force militaire pour la nation s'achètent et coûtent cher. — Il faut les obtenir à tout prix. » Ne retenons que la question de la détense nationale et supposons que les derniers mots (à tout prix) doivent se prendre au pied de la lettre, tout en sachant parfaitement que l'éminent rapporteur ne lentendait pas ainsi. Comprise de la sorte, l'assertion serait inacceptable : la preuve qu'on n'atteint pas pour les dépenses militaires le maximum absolu que permettraient les ressources matérielles du pays, c'est que, au fur et à mesure que le danger d'une guerre deviendrait plus probable, par suite d'une tension dans les rapports internationaux, puis imminent, par l'éventualité prochaine d'un casus belli, et enfin présent, par le fait de la déclaration officielle ou de l'ouverture des hostilités, on verrait les sacrifices consentis par les Chambres et acceptés par la nation croître dans la proportion même où croîtrait la probabilité du conflit. »

N'est-il pas certain que le cas est absolument le même dans les deux exemples donnés au début de cette étude?

Si les détenteurs des cordons de la bourse ne donnaient pas au préfet de police les ressources qu'il estimait, lui, nécessaires à la sécurité de sa circonscription, était-ce parce qu'ils n'avaient pas de cette nécessité la même notion que lui? Etait-ce au contraire parce que, tout en ayant cette notion, les mesures qui y auraient correspondu leur semblaient impossibles? Cette distinction importe sans doute fort peu en pratique. Le préfet devait-il, par un respect idéaliste pour une notion de devoir qu'il importerait de garder à l'abri de tout contact étranger, se tenir sur le terrain abstrait du « Fais ce que dois »? Puisqu'il faut bien, en toute hypothèse pratique, tenir compte, à côté de l'importance de la fin, de la possibilité des moyens, ne faisait-il pas mieux de se transporter sur le terrain même de ses opposants, quelque objection qu'il fit à son choix, quelque répugnance qu'il eût pour lui, et de démontrer qu'encore sur ce terrain, que précisément sur ce terrain choisi par eux, qu'à leur point de vue à eux, le point de vue pécuniaire, c'était sa solution à lui qui était la plus avantageuse.

Le cas des industriels américains est le même. Il ne convient pas de dire seulement que « la fin justifie les moyens ». Il faut détruire en soi l'incompatibilité consciente ou inconsciente qui existe naturellement entre l'idée de bienfaisance et celle de profit matériel. On dira que les industriels, hommes pratiques plutôt que doctrinaires de la morale ou raffinés du sentiment, ne se laissent pas arrêter par une incompatibilité théorique de cette sorte? Je le veux encore, mais ne croit-on pas que ce soit elle qui, plus ou moins solidement tapie dans le fond de la conscience, intercepte les communications qui pourraient s'établir entre deux ordres de considérations traditionnellement tenus, nous ne dirons plus comme opposés, mais comme éloignés? Pour parler sans métaphore, le danger n'est peut-être pas, pratiquement il n'est certainement pas, qu'un homme renonce à accomplir une action bienfaisante sous prétexte qu'il y a lui-même son intérêt. Le danger est que vis-à-vis de l'idée d'une action bienfaisante exigeant des sacrifices qui lui apparaissent à première vue comme excessifs par rapport aux moyens dont il dispose, il ne songe pas à se demander si, à ce point de vue même des moyens, elle ne compenserait pas par certains de ses résultats les sacrifices d'abord excessifs qu'elle exigerait. Et, s'il n'y songe pas, c'est, encore une fois, parce qu'il est habitué à tenir très séparés le domaine « désintéressé » et le domaine « intéressé », ou, pour préjuger moins encore, parce qu'il n'est pas habitué à les rapprocher.

Et on aboutit alors à ce résultat décevant, que les pires chances pour une innovation supposée utile est d'avoir « deux cordes à son arc ». Purement intéressée, l'innovation est jugée par le simple critérium du business is business. Purement désintéressee, elle fait appel aux seuls sentiments élevés, du strict devoir dans un cas comme celui de la sécurité publique, de la charité ou de la philanthropie dans le cas traité en dernier lieu. A la fois désintéressée et intéressée, elle risque d'être examinée au premier chef seulement parce que son caractère « désintéressé » est le plus apparent des deux, et, bien qu approuvée à ce point de vue, d'être rejetée comme impossible, au lieu que, si elle avait éte soumise à l'examen, plus rigoureux cependant, convenant à son caractère « intéressé », elle aurait pu faire valoir ses avantages.

Pour donner une portée un peu plus générale à l'examen des petites difficultés d'optique mentale que nous avons examinées ici, on peut remarquer que celles-ci se présentent toutes les fois que l'attitude d'opposition prise par autrui vis-à-vis d'un de nos projets, tout en étant due en réalité à quelque considération de fait (difficulté de réalisation, inconvénients partiels quelconques, etc.), est considérée par nous comme étant dirigée directement vers le principe même de notre proposition. Nous risquons alors, en bornant notre argumentation à la défense de ce principe, de nous heurter à des difficultés de toute sorte. En acceptant au contraire de condescendre à des considérations que nous sommes portés a regarder comme secondaires ou même comme tendan- cieuses, nous aurons souventla chance de faire admettre à notre opposant qu'au point de vue même choisi par lui c'est nous qui avons raison : cette chance peut assu rément nous faire défaut, mais c'est à nous de l'éprouver à l'avance.

Plus généralement encore, et qu'il s'agisse maintenant de la délibération avec soi-même aussi bien que de la discussion avec autrui, on voit que ce qu'il y a quelquefois de plus redoutable pour le sort d'une idée, ce n'est pas d'être confrontée à un grand nombre d'idées déjà établies à poste fixe, c'est au contraire d'être dispensée de certaines de ces confrontations, pour des raisons de dignité, ou pour éviter le réveil des vieilles inimitiés (devoir et intérêt!), ou encore, et plus souvent, pour ce qu'on pourrait appeler de simples raisons d'éloignement, autrement dit parce qu'elles ne s'appellent pas elles-mêmes et qu'on ne songe pas à les rapprocher.

C'est un axiome de l'esprit scientifique, tout à fait applicable à l'esprit pratique, qu'une hypothèse n'est jamais mauvaise à faire, pourvu qu'on soit disposé à l'abandonner dès qu'elle se révèlera inadmissible. Mais ce n'est pas seulement une répugnance ou une indifférence logique qu'a l'esprit commun vis-à-vis de cet axiome, et ce n'est pas à nous d'affirmer que ses répugnances morales ou autres soient toujours injustifiées : tout ce qu'il est permis de dire, c'est que, la complexité des conditions pratiques de l'action étant ce qu'elle est en fait, en cédant à ces répugnances, on risque de desservir le principe supérieur même qui les inspire.

Les mots du préfet de police : « La sécurité de Paris.. une chose... qui se compte », qui a « son prix, même en argent » appellent plus particulièrement une remarque. A quoi bon, dira-t-on, parler d'une évaluation « en argent », c'est-à-dire en fin de compte numérique, pour une chose qui pratiquement échappe complètement à la possiblilité d'une pareille évaluation? C'est qu'en réalité on n'est pas libre de faire ou de ne pas faire intervenir une évaluation ou quelque chose qui en tient lieu. Dès qu'on fait un choix, non pas nécessairement un choix explicite, mais un choix implicite dont le résultat s'exprime dans les actes, on suppose, bon gré mal gré, une évaluation. Si on ne prend pas telle mesure (développement des institutions policières) parce que la dépense serait « exagérée », il est clair qu'« exagérée » signifie « exagérée par rapport au résultat qu'on en obtiendrait » : c'est donc qu'on a évalué, si implicitement que ce soit, ce résultat, pour le comparer à la dépense.

Comparaison suppose donc en quelque manière évaluation. Et de ce qu'une évaluation exacte n'est pas possible, il ne faut d'ailleurs pas conclure que le procédé est nécessairement imparfait. Pour la pratique, le bon sens le dit; mais en mathématiques même, il arrive fréquemment, et au cours des théories les plus purement algébriques, qu'on soit dans l'incapacité de donner la valeur exacte d'une quantité, tout en étant parfaitement en droit de la faire intervenir dans des questions où il suffit de savoir que cette quantité est certainement pius grande ou certainement plus petite que telle limite fixée, ou encore comprise entre deux limites.

Dans le cas d'une comparaison très simple entre deux termes seulement, comme celle qui a servi ici d'exemple, le rapprochement avec les mathématiques, l'intervention du schéma algébrique A — B, pour reprendre une idée du bonhomme Franklin, ne sert tout au plus qu'à donner un peu plus de netteté. Dans des cas plus complexes, il permettrait, croyons-nous, de mieux tenir compte des divers éléments d'une question, et par suite de la résou• dre avec plus de justesse. Un exemple le montrera sans doute.

Dans un récent congrès catholique, on agita la question de savoir s'il convenait, dans les discours et ouvrages apologétiques, de citer les témoignages rendus au catholicisme par des auteurs notoirement opposés à cette religion, Renan par exemple. Un membre du congrès, un ecclésiastique, insista sur l'autorité particulièrement frappante de ces hommages inattendus. Un autre, un sénateur, signala, en sens inverse, le danger qu'il yavait à contribuer au prestige d'écrivains ennemis de l'Eglise. Quelle impression les auditeurs reçurent-ils du débat? Ils se firent, d'après le discours du chanoine, une certaine idée, nous pouvons dire une évaluation des avantages de la pratique en question; d'après. celui du sénateur, de ses inconvénients, et, comparant les deux suivant le schéma A — B, conclurent, en ce qui les concernait, à l'acceptation ou au rejet. Or c'est là une simplification qui fausse la réalité. Il y a évidemment une double question préalable à se poser, à savoir : dans les milieux sur lesquels on se propose d'agir, combien d'individus apprécieront l'autorité spéciale des témoignages en question, combien seront all contraire amenés à accorder leur confiance aux parties hostiles de l'œuvre des écrivains cités? Si m et n sont des nombres indiquant la proportion entre ces deux groupes, il est clair que le schéma devra être mA — nB. Donc, ne pas faire cette évaluation, comme nous supposions tout à l'heure que s'avait été le cas au congrès, c'est en réalité la faire sans s'en douter, puisque c'est supposer m = n, ou peut-être, pour les partisans très résolus de la solution affirmative, supposer n = o, et, pour leurs adversaires les plus acharnés, supposer m = 0.

On le voit, même en l'absence de toute évaluation numérique possible, le schéma algébrique a le double avantage de rappeler qu'il faut composer des points de vue différents, et de guider l'esprit quant à la façon de procéder à cette composition.

Autre exemple. Un écrivain consulte ses amis sur le choix entre plusieurs titres. Celui-ci a tel inconvénient, il est susceptible de suggérer telle idée fausse; celui-là telle autre (car quelques mots ne peuvent représenter adéquatement deux ou trois cents pages). Lequel choisir? On se met tout naturellement à comparer la « nocivité » des deux erreurs possibles. C'est fort bien, mais cela ne suffit pas ; il faut aussi s'interroger sur le nombre probable des lecteurs susceptibles de commettre l'une ou l'autre erreur. C'est encore le schéma m A — n B. On courra le risque de l'erreur grave, mais peu probable, ou au contraire on préférera l'erreur, très Probable, mais sans grand dommage. C'est ce que les théoriciens du calcul des probabilités appellent l'espérance mathématique. Mais il n'est nullement nécessaire de savoir ce nom, ou même d'avoir une idée tant soit peu nette de la chose, pour procéder constamment dans la vie pratique à des opérations correspondant exactement à celles où intervient cette notion. Nous renvoyons sur ce point aux deux articles de M. Marcel Le Tellier sur « les évaluations pratiques de l'incertain » (nº 5 et 7).

Retenons seulement qu'une comparaison tant soit peu réfléchie implique toujours une quasi-évaluation, une quasi-soustraction (A - B), et qu'elle peut impliquer des opérations plus complexes, des quasi-multiplications, dont on peut donner un schéma algébrique sans préjuger le moins du monde la moindre possibilité, même théorique, d'évaluations numériques. Ce schéma a l'unique avantage d'aider au « rassemblement » des divers points de vue et de guider leur « composition ». Il précise l'armature, l'articulation, ou, comme disent les Allemands, la membrure du problème (Gliederung). Mais ce n'est qu'un schéma vide tant que les m et les n, les A et les B, n'y font pas place aux appréciations vécues données par le jugement, par la conscience morale, par la sensibilité, de même que dans la formule de physique les lettres algébriques ne figurent qu'en attente des données de l'expérience. L'employer (ou seulement y penser, car il n'est évidemment pas nécessaire d'aligner effectivementles lettres et les signes) ce n'est pas du tout chercher à prouver « par a + b » des choses qui ne sont nullement susceptibles d'une preuve de cette sorte, c'est « faire un nœud à son mouchoir » ou « mettre de l'ordre dans ses idées ».



Vous êtes fortement naïf de croire qu'il y a ainsi de petites recettes, algébriques ou autres, pour penser juste. — Je ne le crois pas du tout. Je crois tout au plus, comme le disait Condillac des règles logiques, que ce sont des garde-fous. Et encore ces garde-fous n'empêchent pas les très fous de tomber dans la rivière. Et les gens de bon sens, même sans eux, n'y tombent heureusement pas tous, ni la plupart du temps. Ce qui importe, c'est de marcher droit. Mais quelque nuit, où l'obscurité et l'état bourbeux du chemin rendent la marche incertaine et la direction difficile à conserver, ils évitent bien des chutes.

Sans métaphore, les schémas logiques nous sont fort utiles à l'occasion pour débrouiller des questions complexes par elles-mêmes ou compliquées par des éléments étrangers. En outre, dans les discussions ou délibérations collectives, ils servent, non pas du tout à se mettre d'accord, non pas à « s'entendre », mais à trouver plus facilement un terrain d'entente, a se comprendre, au sens linguistique du mot.

René Martin-Guelliot.

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