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couverture de la revue Le Spectateur

En lisant les journaux

Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.


L'envoi qu'ont bien voulu nous faire certains lecteurs d'entrefilets de journaux suggérant des petits problèmes de logique appliquée nous a conduit à avancer l'ouverture de la présente rubrique.

Point n'est besoin d'insister sur l'importance du rôle de la presse quotidienne. Les journaux constituent l'unique lecture d'un très grand nombre de personnes. Sur celles même dont ce n'est pas le cas, ils exercent une suggestion qui, par la répétition quotidienne des mêmes procédés, acquiert une force toute spéciale. De toute façon ils contribuent dans de très larges proportions à la formation de l'opinion publique. On comprend donc ce père de famille expliquant, par une lettre publiée dans le Temps du 24 octobre 1912, que, bien loin d'interdire la lecture des journaux à son fils encore au collège, il l'encourageait chez lui comme un utile exercice de son esprit critique, en le prémunissant, cela va sans dire, contre l'effet aveugle de la suggestion précédemment indiquée.

C'est à un pareil travail de « culture critique » que la présente rubrique est destinée à collaborer, mais seulement, bien entendu, sur un terrain nettement délimité. Il ne s'agira jamais de discuter le fond des questions traitées par les journaux: ce soin appartient à nos confrères politiques, sociologiques, littéraires ou philosophiques. Peut-être même ne s'agira-t-il pas le plus fréquemment de discuter la valeur logique des raisonnements faits ou sous-entendus par les journalistes, ce problème no pouvant pas, bien souvent, s'isoler du précédent.

En général, croyons-nous, et sans tracer le moins du monde ici une limite définitive, nous aurons à isoler des notions que les journalistes auront fait intervenir pour expliquer le cas particulier dont ils ont a parler. Il se pourra que, pour échapper à une question embarrassante, ils avouent n'avoir jamais réfléchi à cette notion. Peu importe. Etant donné qu'elle vient sous leur plume dans un article destiné au publie, il faut qu'au moins sous la forme du mot qui l'exprime, elle joue un rôle quelconque dans leur pensée, ou encore qu'ils aient, si vaguement que ce soit, l'idée qu'elle en jouera un dans la pensée de leurs lecteurs.

Ainsi, dans la citation du Temps reproduite plus bas, il est bien évident que le rédacteur, si peu qu'il ait réfléchi à la notion correspondant pour lui au mot hypnose (et indépendamment, bien entendu, du caractère médical de la métaphore, lequel est accessoire), a eu l'intention de faire allusion à quelque chose de différent de l'intérêt, de l'amour-propre, etc., et d'apte à donner une idée plus exacte des raisons de la décision prise par la Roumanie. Ce qu'il faut d'abord se demander [1] c'est ce qu'est ce quelque chose, quitte à voir ensuite [2] si logiquement la notion en est cohérente, puis [3] si elle correspond à quelque chose dans la réalité, enfin [4] si en fait tel a bien été le cas des Roumains dans la décision étudiée. On le voit, il y a quatre problèmes; les deux premiers seuls rentrent dans notre domaine, et il convient peut-être plus d'insister sur le premier, quoiqu'il soit le moins important en réalité, parce qu'il est presque complètement ignoré, et que d'ailleurs on ne peut traiter vraiment le second sans l'avoir traité lui-même.

D'autres fois, il s'agira, dans les coupures que nous publierons, de mettre en évidence quelque sottise. Peu importe, encore ici, que ces sottises représentent ou non la vraie pensée de leurs auteurs, qu'elles soient le fait d'étourderies, ou encore qu'elles soient destinées à faire « marcher » les lecteurs. Nous n'avons pour objet de critiquer personne, ni de rien fonder sur lopinion de qui que ce soit, mais seulement d'isoler des types d'erreurs. Les intentions des auteurs interviennent moins encore ici que l'intention de plaisanterie n'intervient dans l'utilisation que nous faisons, aux « Variétées humoristiques » de chaque numéro, de certaines équivoques ou de certaines méprises.

La citation de Comœdia relative aux cinémas, qu'on trouvera plus bas, aurait beau s'expliquer par ce qu'on voudra, et même être une plaisanterie pure et simple : il est permis de supposer, à son propos, l'idée exprimée par les mots « illogisme des choses » comme énoncée le pius sérieusement du monde et dy voir alors un exemple de ces raisonnements que leur caractère purement verbal rend absurdes, exemple particulièrement clair et concret, meilleur par conséquent à ce titre qu'un autre que nous aurions dû construire de toutes pièces.

Cette rubrique fera corps avec le Carnet de la Rédaction : de même que les notes qui composent celui-ci peuvent être considérées comme des ébauches ou des projets d'articles, les citations brièvement commentées qu'on trouvera ici pourront en être considérées comme des amorces ou des sujets.


Du Temps (17 avril 1913), article sur la conférence internationale de Saint•Pétersbourg chargée de procéderà une modification de la frontière bulgaro-roumaine en faveur de la Roumanie : « Peu après cependant,au cours des échanges de vues, la discussion se ramassa presque exclusivement autour du point dont les Roumains faisaient une condition sine qua non : Silistrie. Les représentants de la Roumanie à Saint-Pétersbourg donnèrent clairement à comprendre que les cercles gouvernementaux de Bucarest, comme l'opinion roumaine, attachaient une grande importance non pas à une rectification de frontière, mais à Silistrie. Question d'hypnose peut-être, car il s'agissait d'une compensation beaucoup plus mince qu'une rectification de la frontière; simple raison de sentiment incontestablement, mais d'un sentiment si fort que la Roumanie faisait dire à ses mandants qu'au cas où cette satisfaction ne lui serait pas accordée le gouvernement se trouverait dans une situation très difficile, pour ne pas dire intenable, devant l'opinion. Bien plus, le vieux roi Charles avait déclaré que sans l'obtention de Silistrie, la dignité roumaine se trouverait atteinte. »

L'auteur semble distinguer ce qu'il appelle l'hypnose des raisons de « sentiment » ou de « dignité » qu'il invoque ensuite. Il s'agit peut-être de ce fait que le sentiment reste attaché à son objet, par une sorte de nécessité physique et au risque de contredire sa véritable tendance. En tout cas, on entend souvent dans la vie courante expliquer la conduite de quelqu'un en disant qu'il a été hypnotisé par tel côté d'un projet : « Ce n'est pas qu'il tienne plus à l'argent qu'à autre chose, mais il a été hypnotisé par les avantages pécuniaires. » On veut dire que cette personne n'a pas préféré à proprement parler le point de vue pécuniaire à un autre, mais qu'ayant eu l'attention retenue par ce point de vue, elle n'a pas en fait été à même d'examiner les autres.


De Comodia (10 avril 1913), dans la partie consacrée quotidiennement aux cinématographes. « Illogisme des choses. — Certains districts interdisent le cinéma aux enfants âgés de moins de 14 ans, tandis que dans d'autres on l'introduit dans les écoles. " Ce jugement d' « illogisme » résulte d'un raisonnement purement verbal, ou, plus exactement, d'un raisonnement qu'on pourrait appeler « par classe », et qui consiste à traiter de la même façon des objets, si différents qu'ils soient au point de vue de la question qui se pose (effet des cinémas sur les enfants), par cela seul qu'ils appartiennent à une même classe (les cinémas), classe existant pour l'esprit sous la forme d'un mot, ce qui fait que ce raisonnement peut se rattacher au groupe des raisonnements purement verbaux. Psychologiquement, ce raisonnement n'est bien entendu le plus souvent qu'une association d'idées.


« Le Goût Parisien, dit la Démocratie du 11 avril 1913, a demandé aux jeunes filles : « Quels sont les sept défauts les plus détestables du jeune homme moderne? » « Voici les résultats de cet original referendum (en nombre de suffrages):

L'égoïsme ............. 10.011 La paresse ............ 7.412 La fatuité ............ 7.405 La débauche ........... 6.401 La passion du jeu ..... 6.317 L'intempérance ........ 5.097 L'abus des sports ..... 5.044

« Viennent ensuite, avec un chiffre inférieur de suffrages et dans cet ordre décroissant : l'inconstance, l'avarice, la lâcheté, le scepticisme, la jalousie, l'avidité, la méchanceté et la bêtise. »

Les défauts du jeune homme moderne? Sans doute puisque les jeunes filles interrogées n'en connaissent pas qui ne soit pas moderne. Mais n'entend-on pas un peu aussi que ces défauts sont plutôt ceux du jeune homme moderne, sont plus ou moins spéciaux à «l'époque où nous vivons »! En tout cas, c'est un fait facile à constater qu'en dehors même des vieillards laudatores temporis acti et d'autres personnes ayant des raisons individuelles de préférer le passé au présent, l'esprit est souvent porté à considérer les choses mauvaises dont il a à se plaindre comme spéciales à son temps ou à son pays, et cela en l'absence de toute comparaison possible ou même imaginée. La raison en est sans doute que, ces choses n'étant pas ce qu'elles doivent être, il semble que cela ne puisse être le fait que d'une anomalie transitoire, accidentelle, attribuable par suite à quelque circonstance particulière d'époque ou de lieu. L'esprit répugne à admettre que des choses contraires au bon ordre soient en fait ordinaires. Et cependant... n'est-il pas « dans la règle » que les choses soient bien souvent contraires à la règle? On rapprochera ce point de vue du commentaire qui accompagne l'anecdote de Bernard Shaw rapportée aux « Variétés humoristiques ». Quoi qu'il en soit d'ailleurs de l'explication proposée ici, il est certain que les mots « à l'époque où nous vivons » ou encore « dans notre pays » accompagnent certaines critiques et certaines plaintes dans la bouche de personnes qui n'ont jamais été en mesure de savoir ce qu'il en était à d'autres époques ou ce qu'il en est dans d'autres pays, et, pour certains cas, alors que personne au monde n'est à même de faire cette comparaison.

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