
Dénommer c'est définir
Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.
Le souci de parler clair, le désir d'éviter des confusions, la volonté d'en finir avec les polémiques à ce sujet ont porté Signac à ne rien négliger dans cette question de la dénomination d'une école dont il est un des plus illustres représentants.
C'est ainsi que nous lisons dans l'ouvrage cité à la note précédente :
« Si ces peintres [il s'agit de Seurat, H. E. Cross, Luce, van Rysselberghe, etc. ] que spécialiserait mieux l'épithète de chromo-luminaristes ont adopté ce nom de néo-impressionistes, ce ne fut pas pour flagorner le succès (les impressionistes étant encore en pleine lutte), mais pour rendre hommage à l'effort des précurseurs et marquer, sous la divergence des procédes, la communauté du but: la lumière et la couleur. C'est dans ce sens que doit être entendu ce mot néo-impressionistes, car la technique qu'em- ploient ces peintres n'a rien d'impressioniste : autant celle de leurs devanciers est d'instinct et d'instantanéité, autant la leur est de réflexion et de permanence...» (p.62) « Néo-impressionistes », voilà une appellation qui est une définition et une définition par le genre prochain et la différence spécifique... Malheureusement le mot qui désigne le genre prochain (impressionisme) a un contenu trop complexe pour ne pas préter à confusion, d'autant qu'il ne faut pas le prendre ici en son sens plein, et que ce qu'il faut en retrancher, on ne nous l'indique pas : la différence spécifique n'est guère plus précise en effet, le préfixe néo n'a pas la clarté de ses congénères du langage bien policé des chimistes (il pourrait n'indiquer qu'un simple rapport chronologique, une influence d'école à école, etc.).
A côté de cette appellation, de cette définition — qui n'est en somme qu'une classification de l'objet défini par rapport à d'autres objets analogues —, Signac propose une autre appellation qui, elle aussi, est une définition, mais cette fois une définition par désignation des caractères intrinsèques de l'objet défini. Et cette épithète chromo-luminariste qui montre mieux ce qui constitue l'originalité des... comment dire? pointilistes, néo-impressionistes, divisionistes, bien que préférée, se trou- vera tout naturellement releguée au second plan partout où il s'agira bien plus de situer que de caracté- riser, et notamment dans le titre même de l'ouvrage: " De Delacroix au chromo-luminarisme », ç'aurait été bien prétentieux... et on n'aurait pas vu ce que cela signifiait.
M. P.