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couverture de la revue Le Spectateur

Comment nous percevons les objets familiers

Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.


Un de nos lecteurs, « particulièrement intéressé par la citation d'un naturaliste américain parue dans un récent numéro [44] sur la prétendue supériorité de la vue chez les sauvages », veut bien nous adresser « à titre documentaire » un passage d'un article de M. Jules Payot sur la psychologie de la perception. Nous publions très volontiers ces instructives remarques, mais non pas à la rubrique « Documents », puisqu'elles sont extraites d'un article publié par un philosophe dans une revue philosophique. Outre l'intérêt du sujet, il n'est pas en effet indifférent de noter que si, comme le montrent précisément les « documents », tous les écrivains et professionnels sont appelés à faire des remarques de psychologie de l'intelligence, de leur côté les philosophes, au cours de leurs recherches systématiques, ont souvent l'occasion d'énoncer des observations directement utilisables dans la pratique; il se peut que ces observations les intéressent spécialement eux-mêmes en vue des conclusions systématiques qu'ils veulent en tirer, mais rien ne nous empêche de les isoler en vue d'une utilisation directe. En ce qui concerne M. J. Payot, on sait d'ailleurs qu'il n'a jamais ménagé son attention pour les applications pratiques de la psychologie.

« Arrêtez-vous à la devanture d'un horloger: toutes les montres se présentent avec une perspective très différente, vous les voyez cependant comme si votre regard tombait sur elles perpendiculairement. La preuve est simple et péremptoire: faites dessiner à un enfant ces montres, dont pas une seule ne peut lui paraître circulaire, il y tracera autant de circonférences qu'il y a de montres. Il ne lui vient même pas à la pensée, à lui qui n'a jamais réfléchi à la perspective, que son idée d'un objet est nécessairement fragmentaire et qu'il y a des milliers de façon de le voir: il pense tout naïvement avec son image habituelle, et il ne peut faire autrement, car cette image habituelle supplante totalement à son insu l'image vraie, actuelle.

[C'est ce que l'auteur appelle l'image-type qui « supplante les autres même quand en réalité je ne la vois pas ».]

Le rôle de la sensation actuelle, le voilà bien net : le couvert est mis par elle, pour elle, ce n'est pas elle qui mange le repas : sic vos, non vobis. Elle n'a d'autre fonction que de se faire mettre à la porte. On connaît la jolie anecdote racontée par Viollet-le-Duc dans son « Histoire de dessinateur ». Il met en présence deux enfants dessinant assis sur le seuil de la porte un chat qui vient droit vers eux; l'un a reçu d'excellentes leçons de dessin, comme tous les rédacteurs de la Revue en ont reçu dans les lycées d'hier: c'est-à-dire qu'il avait soigneusement copié des milliers de copies, et qu'il avait conservé là naturelle habitude de voir dans chaque objet l'image suggérée et non l'image à voir. L'autre n'avait jamais reçu de leçons: le premier dessine son chat avec les quatre pattes suggérées et il se moque du second qui a dessiné la tête de son chat plantée sur deux pattes avec la queue qui se dresse toute droite entre les deux oreilles. Sur ce seul dessin un observateur présent juge, avec raison selon nous, que le premier enfant ne sait pas observer et que le second a vraiment le génie de l'observation. Le génie, ce n'est pas trop dire, car il faut une force de pénétration extraordinaire chez un entant pour chasser l'image-type habituelle suggérée, et pour maintenir l'image réelle.

Chose curieuse, ces faits sont très communs: lis sont évidents dans presque toutes nos perceptions (toutes, peut-on dire sans se tromper), et cependant on ne les a étudiés,à ma connaissance que dans les cas très saillants des contrastes simultanés. Nous pensons chaque objet avec une couleur-type et cette couleur suggérée par la vue de l'objet chasse la couleur réelle de la conscience pour prendre sa place. Nous voyons par exemple un arbre avec sa couleur verte, même lorsqu'il est mal éclaire par le gaz dans la rue; or faites relever par un peintre la couleur absolue, exacte, en prenant les précautions voulues, et vous verrez que l'arbre ne devrait pas nous paraître vert.

...Le pourquoi de ces phénomènes si curieux....c'est que la sensation n'a nullement pour fin la connaissance des choses extérieures, mais la défense du moi contre le non-moi, ce qui est très différent. Or une des nécessités de cette défense, ç'a été... une classification commode et pratique des impressions externes: il a fallu, non seulement que l'esprit créât pour des classes d'objets semblables des substituts commodes, mais qu'il en créât pour chaque objet particulier; chaque objet constituant vraiment à lui seul une classe d'objets semblables. Or pour un objet le substitut naturel devint l'image habituelle, et l'esprit s'en servit à l'exclusion des autres. » _Jules Payot. _- Comment la sensation devient idée.- Revue philosophique, juin 1891.

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